Jour 55 – 10/05/2020 – Dernier jour, bilan de santé

Dernier jour de confinement.
Dernier jour d’attestation.
Dernier jour pour écrire ce journal.

Cela fait des semaines que je n’ai plus partagé mes ressentis.
Pourquoi ?
Il n’y avait plus rien à dire ? Peut-être.
Il n’y avait plus rien à partager ? Pas tout à fait.
Ce que j’aurais aimé dire ne pouvait se partager ? Un peu, je crois.

Il est difficile d’échanger sur un quotidien plat et morose mais il est encore plus difficile d’être vrai.
Parce qu’on ne peut pas tout dire.
Et on peut encore moins le dire n’importe comment ou bien à n’importe qui.

Il y a ces éléments de nos vies qui nous sont personnels, que l’on garde pour nous.
Il y a ceux qu’on aimerait bien partager au monde entier alors qu’il serait judicieux de s’abstenir.

Ces brins d’intime qui font peur.
Serait-ce trop provocateur ?
Ou bien serait-ce de la pudeur ?

Ou, plutôt, serait-ce une paresse qui se cache sous les traits d’une pudibonderie mal placée ?

Je me penche sur la question.
Pas trop.
Pour ne pas tomber dans les méandres de la culpabilité.

Les souvenirs qui sont remords, les souvenirs qui sont honteux.
Oh oui.
Honteux!
Une hilarante honte qui n’amènerait aucun jugement.
Mais il y a des hontes qui terrassent.

Honte d’être resté là, assis durant des heures à regarder les murs.
Honte d’avoir bravé le confinement pour des raisons obscures.
Honte d’avoir accepté cette condition sans rien faire.
Honte de penser qu’on n’est pas si mal lotis, de ne pas assez penser à ceux qui travaillent, ceux qui sont en contact direct avec le problème corona, ceux qui sont à la rue, ceux qui sont vieux, ceux qui sont confinés dans de tout petits appartements, ceux qui subissent des violences, ceux qui…

Aura-t-on appris sur nous-mêmes et nos petites hontes pendant ce confinement ?

Finalement, que puis-je retirer de cette étrange expérience ?

Le temps est passé très vite.
Si vite !
Être confiné ne semble pas avoir changé mon rapport au temps.

Par contre, j’ai découvert l’importance de la farine, des œufs et du papier toilette pour mes concitoyens.
Pour moi, toutes ces denrées me font l’effet d’une madeleine de la grande époque des nuits des sorcières d’antan.
Quand j’étais petite, le 30 avril de chaque année, une terrible soirée débutait pour les adultes car nous, les enfants, reprenions nos droits à la bêtise. Alors les grandes personnes rentraient tout ce qu’elles devaient protéger dans leurs chaumières : leurs pots de fleurs, leurs nains de jardin, leurs belles voitures… Apeurées, elles fermaient leurs volets et attendaient avec inquiétude que cette fête clandestine se termine au plus vite, espérant ne pas retrouver leur maison emballée de papier toilette ou leurs murs imbibés de l’écœurante mixture d’œufs et de farines.
Une belle tradition, la « Hexenacht » !

Paradoxalement, durant ce repli social, j’ai rencontré mes voisins et j’ai appris à les connaître.
Dans une rue strasbourgeoise, j’ai pu observer les habitants d’un même immeuble copinant par delà leurs balcons respectifs. C’était un immeuble de trois étages aux balcons attenants chacun d’entre eux. Les voisins discutaient à la verticale, ceux du bas penchés vers le haut, écoutant ceux du haut accoudés à leur balustrade pour parler au-dessous.
Splendide image !

J’ai apprécié les applaudissements de vingt heures surtout lorsque j’arrivais sur la place où je travaille chaque lundi.
Je voyais les habitants à leurs fenêtres applaudissant comme s’ils acclamaient notre venue.
J’ai aussi et surtout espéré secrètement que ces applaudissements se transforment en manifestation quotidienne pour nos droits. Qu’enfin les petites voix habituellement inaudibles puissent se faire entendre à chaque appartement, à chaque immeuble, dans chaque rue et dans chaque ville, que la terre tremble de ces protestations !!! J’imaginais des banderoles tapisser de leurs couleurs revendicatrices les murs gris de tous les bâtiments confinés du monde.

J’ai beaucoup affectionné le retour en force de la nature. Est-ce une coïncidence heureuse que le miel déborde des ruches apicoles ? Est-ce un hasard de retrouver des canards dans nos fontaines, de rencontrer un chevreuil sur le parking d’un grand supermarché ou dans le bosquet de mon jardin ou de croiser un énorme blaireau sur la route nationale habituellement bondée de voitures ? Encore hier soir, j’ai aperçu un cerf majestueux, marchant, impassible, aux abords de mon chemin de retour d’une dernière bravade de confinement, mes phares croisant le jaune de ses yeux reluisants.

J’ai tout de même eu un réel problème avec ce confinement, enfermement forcé et non-volontaire.
Je ne pense pas avoir besoin d’interdit pour savoir faire attention à mes concitoyens, proches comme inconnus. Je refuse d’envisager légitime que sortir acheter son pain le matin soit considéré comme insouciant, irrespectueux ou délinquant. L’affiche de la police « tolérance zéro » accrochée à la devanture du bureau de tabac hérisse tous les jours un peu plus mes poils.
Quelle bande de chérifs !

Cette infantilisation de la population est bien affligeante.
Acheter du pain est répréhensible.
Oser le dire devient tabou.
Un gouvernement d’adultes prend les décisions pour toute une population d’enfants.
Mais désormais, hourra ! Nous pouvons enfin jeter ces attestations de malheur pour nous déplacer librement, en toute conscience.

Certaines habitudes ont bel et bien changées. Quelques graines ont germé.
Faire son potager.
Quelle bonne idée !
Même si la ciboulette a jauni, que la bourrache est pleine de pucerons, que les oignons ont été déterrés par le chat et que la rhubarbe a été arrachée par un animal inconnu (ou un voisin vengeur ?)
Mais l’aventure jardinage ne fait que commencer.

Cuisiner !
Est-ce que je continuerai à cuisiner ?
Remangerai-je des pâtes à la crème comme cet avant où je ne me prenais pas le temps ?
Le confinement a-t-il amené la conscience du bien manger pour certains ?

J’ai aussi apprécié prendre ce temps pour écrire et penser, pour pouvoir réenvisager la société, nos rapports au tourisme, à la nature, à la pollution, à la bouffe… Nous apercevoir que les travailleurs nécessaires ne sont pas ceux que l’on croit.

J’ai apprécié renouer des liens avec de vieux amis et vieilles connaissances.
J’ai envie de faire des bises, une à gauche, une à droite.
J’ai peur qu’à jamais ce rituel d’accueil soit anéanti.
Bourvil avait raison avec la tendresse.

J’ai tenu bon pendant six semaines sans envie particulière ni besoin d’exaltation sociale. Puis j’ai littéralement craqué dans l’explosion de mes émotions, l’envie irrépressible de faire n’importe quoi face à toute cette répression.
Et elle est sortie… n’importe comment.
Tout le réprimé de six semaines est sorti n’importe comment.
J’ai compris dans ma chair l’importance de la fête des fous.

Je suis passée par différents stades quant à la présence de ce virus.
La peur, oui.
L’incompréhension aussi.
La colère face aux décisions gouvernementales prises.
Aujourd’hui il ne semble être qu’un virus de plus. Il sera là, grouillant dans l’invisible, se baladant autour de nous, prêt à s’accrocher à nos alvéoles.
Et ça me va.

Je ne pense pas que cette histoire ait une fin heureuse.
Je pense même qu’on risque d’être reconfinés assez vite.
Je ne comprends pas comment l’histoire coronavirus pourrait être terminée puisque le flou persiste dans toutes les déclarations.

Peu importe.

J’espère juste que si prise de conscience collective il y a eu, qu’elle ne s’estompe pas immédiatement dans nos élans consuméristes et qu’on ne se jette pas sur les malbouffes, les énormes franchises, les achats compulsifs de vêtements, chaussures et autres accessoires, jeux ou gadgets.
J’aimerais que lundi, à l’ouverture des magasins, personne ne ressente l’envie d’aller se frotter dans les allées immenses des grands magasins ou de commander sur les sites internet qui monopolisent le marché, pour plutôt retrouver l’artisan du coin et donner corps à cette phrase trop répétée sans trop y croire :
“Rien ne sera jamais plus pareil.”

Ce contenu a été publié dans Confinement 2020. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Jour 55 – 10/05/2020 – Dernier jour, bilan de santé

  1. Phaneres dit :

    Quelles conclusions tires-tu maintenant, une semaine et demie après la fin du confinement ?

    • lespetitsriens dit :

      …un mois et demi après, reste-t-il des résidus de ce confinement déjà bien loin ?
      Le lendemain de ce dernier jour de bilan, les hashtags (comme disent les habitués de twitter et de ces réseaux sociaux utilisant ces étiquettes), je disais donc, les hashtags les plus employés sur twitter étaient entre autres #zara et #fnac. #macdonald n’était pas très loin. De longues files de consommateurs en mal d’achats se créaient devant ces magasins.
      Oui, les belles idées du confinement semblent déjà bien loin.
      J’espère toutefois que certaines ont marqué les profondeurs. Il nous faudra un peu plus de recul sur cette expérience pour en tirer des conclusions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *