Jour 7 – 23/03/2020 – (dé)Confinement – La ville sans bruit

Bon, ça suffit, on est lundi, on se reprend en main.
Aujourd’hui, il me faut mettre fin à ce marasme !
Au programme : ranger, nettoyer, travailler, sortir la souris de l’aspirateur et sauver le monde.J’ai donc commencé par ranger les monticules de détritus laissés ça et là dans l’appartement durant l’angoissant week-end de marathon cinéma. J’ai nettoyé, récuré et aspiré, après bien sûr avoir déconfiné la souris. Quelle joie de laisser s’échapper ce petit animal et de le voir s’enfuir dans les hautes herbes vertes qui se balancent à la brise d’un vent chaud…
… non, j’invente. Elle n’était plus là.
Mais si la souris a disparu, par où a disparu la souris ?…Les fourmis aussi se sont confinées… dans ma douche. L’endroit où elles ont fait leur nid reste encore un mystère.
J’ai donc rajouté sur ma liste : déconfiner les fourmis.J’ai ensuite décidé de commencer un chantier d’une certaine envergure sur mon propre corps, notamment en enlevant la dreadlock qui s’était créée dans mes cheveux pour cause de week-end ciné-lit. De plus, ayant détruit l’habitat de la souris, qui n’a pas vraiment gambadé dans les champs et que je n’ai pas vraiment retrouvée, l’éventualité qu’elle décide d’élire domicile dans le nid qui s’est formé sur ma tête restait probable.

Puis, dans la soirée, je me suis, moi aussi, déconfinée pour raison salariale. Je travaille pour une association dans l’accueil de personnes usagères de drogue, dans la réduction des risques liés et l’accompagnement social et médical. Chaque lundi, je conduis le camping-car vers une place strasbourgeoise pour distribuer du matériel, une action historique qui se transmet depuis plus de vingt ans. Ma place était donc là-bas, pour informer les derniers courageux qui pourraient venir. De plus, j’avais enfin l’occasion de voir à quoi ressemblait Strasbourg.

Il était 18h quand je suis arrivée à la ville. Habituellement à cette heure, c’est l’embouteillage. Ce soir, la route était libre. Quelques voitures de police circulaient. Quelques sirènes de pompiers, du samu, et autres ambulances bruissaient.

Dans la rue, au soleil couchant, il n’y avait personne. Seul le silence régnait. La ville fantôme laissait voir quelques zombis esseulés arpentant les rues, à pieds ou à vélo, masqués ou non et à un mètre de distance les uns des autres.

Nous avons chargé le matériel nécessaire puis nous sommes partis récupérer le camping-car.

À 20h, nous sommes arrivés sur la place récemment requinquée. Cette ancienne place assez lugubre devenue proprette s’est soudain animée. Aux fenêtres éclairées, de nombreuses mains frappaient entre elles. Les confinés étaient au balcon, applaudissant, chantant, jouant de la musique, du tambourin, cherchant le moindre objet pouvant être le plus bruyant possible. Strasbourg la silencieuse s’éveillait quelques minutes pour montrer qu’elle était en vie.

Et pour nous, quel accueil ! Cet élan de reconnaissance était comme un souffle laissant voir les immeubles respirer. Peu importe la religion ou le parti de l’un ou l’autre, dans l’ici et maintenant, émanant des appartements, une voix d’humanité s’échappait, petite lueur de lien social dans une fulgurante expression collective de solidarité.

Petit à petit, les fenêtres se sont refermées et le silence est revenu. Nous, Zorro contemporains, nous avons enfilé nos masques chirurgicaux et nous nous sommes installés.

Peu de personnes sont venues. Une prostituée courageuse et consciencieuse est passée prendre de quoi se protéger. Mais dans les rues, toutes les autres n’étaient plus là. Et je me demande comment elles vont.

Les habitués eux aussi, ont bien compris qu’il ne fallait plus venir. Une semaine auparavant, nous les avions prévenus du confinement en les orientant vers nos autres services.

De temps en temps, un gyrophare retentissait. Quand je tournais la tête je pouvais parfois apercevoir une personne le nez masqué, chevauchant son vélo vers un eldorado qu’il s’était choisi et que j’imaginais.

Plus qu’à l’habitude, des curieux sont passés. Beaucoup étaient à la rue et cherchaient une couverture, un café, un lieu où dormir. Mais nous ne pouvions pas beaucoup les aider, seulement discuter un peu de ce confinement, rappeler les gestes barrière, donner quelques informations et distribuer des lingettes désinfectantes.

Un collègue d’une autre association est passé par hasard et nous a donné les dernières nouvelles. Pour ceux qui ne peuvent être confinés, il est réfléchi un moyen de les accueillir.

Ils sont nombreux à la rue ou vivant dans des squats strasbourgeois, comme l’Hôtel de la rue ou Bugatti. Ces squats d’habitation sont une aubaine pour les trop souvent oubliés, une initiative de solidarité libertaire, mais sujette à ses propres problèmes de pouvoir et de promiscuité. Des personnes parfois mal-intentionnées peuvent s’approprier une autorité illégitime dont ils peuvent abuser. La vie en collectivité peut-être complexe et de petits chefs imposent leurs lois, leurs règles et leurs tyranniques caractères faisant mauvaise publicité à ce type d’actions. Mais pour l’heure, limiter la contamination est devenu plus important.

Petit à petit, pour ces oubliés, il semblerait que les choses s’organisent. Un projet d’espace de confinement pour personnes porteuses du virus et en très grande précarité est en court d’élaboration. Un établissement a été réquisitionné.

La soirée s’est terminée dans le calme d’un jeu de cartes.
Sur le chemin du retour, j’ai apprécié la vue des enseignes, habituellement tapageuses, qui étaient éteintes. J’ai croisé une voiture bondée de policiers me scrutant comme un éventuel suspect. C’était vrai, j’étais illégale, je n’avais pas mon attestation sur moi. Heureusement, ils ont continué leur chemin et se sont éloignés du mien.

Puis sur les quarante minutes qu’il me restait jusqu’à la montagne, j’ai rencontré deux ou trois lumières, dont encore une fois, les lumières bleues d’une ambulance, quelques biches et un blaireau. Je n’avais encore jamais vu de blaireau.

Bienheureux les animaux !
Eux, enfin, n’ont plus besoin de se confiner.

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3 réponses à Jour 7 – 23/03/2020 – (dé)Confinement – La ville sans bruit

  1. Cha dit :

    Depuis le début du confinement, je me demande comment s’organise la vie pour les plus démuni.e.s. Merci de les évoquer.

    La fin de ton texte m’a beaucoup touchée. J’ai hâte de lire la suite de tes aventures en presque huis-clos.

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