Jour 14 – 30/03/2020 – À nos vieux qui s’en vont

Cette nuit, pour la première fois, j’ai rêvé de notre état.
Je marchais dans une ville qui ne ressemblait à aucune autre pour arriver dans un de mes « tiers-lieux » strasbourgeois préférés (un nouveau terme moderne qui désigne, entre autres, les « bars »).
Au Kitsch’n Bar (c’est comme ça qu’il s’appelle), une réunion était organisée entre des salariés et des journalistes faisant un article sur le terrain du confinement.
Puis le lieu s’est animé. le kitsch, qui déambule habilement sur les dangereux bords du mauvais goût sans jamais y tomber, affichait une nouvelle décoration de pseudo bon goût plutôt monotone, mais « branchée ».
Un kitsch de luxe : tapis rouge, rideaux rouges, scène de cabaret, belles tables rondes nappées de voiles blancs…
Et les badauds endimanchés s’installaient.
Le bar était à son comble.
À l’entrée, certains sirotaient discrètement leur apéritif, en se prémunissant d’être arrêté par la milice anti-rassemblement.
Personne n’avait l’air surpris de l’ouverture du bar clandestin.
Sauf moi.
Loin de la ville, je n’avais pas conscience de ce qu’il se passait dans l’ombre du confinement : des retrouvailles étaient organisées en secret.
J’étais un peu gênée d’y participer.
Non pas que je n’aime pas ça, mais en cette contagieuse période, je me sentais un peu « con » parmi les « cons » : « cons finis » contre « confinés », comme j’ai lu maintes fois ce calembour qui ici m’apparaît en rêves.

À mon réveil, la grisaille des giboulées d’hier a laissé place à un resplendissant soleil ricochant sur un tapis blanc.
La vue de cette survivante neige qui brillait là, sur le sol, me donnait l’impression d’encore rêver.
En ce début de troisième semaine de confinement, les flocons tenaient sur l’herbe, l’asphalte et la canopée.
Le froid les gardait au chaud sous un ciel reluisant de bleu.
Comme si hier n’avait jamais existé.
Comme si les graines semées des giboulées avaient germé sur nos terres, nos routes et nos toits, créant quelques petites avalanches occasionnelles, que je regardais tomber par la fenêtre.
Une première hivernale qui arrive au printemps.
Alors, la neige tiendrait mieux maintenant ?
Ou bien est-ce mon imagination qui se réfracte sur le réel ?
Est-ce parce que nos pas ne piétinent plus le sol que la neige se permet d’y rester ?

Je suis allée à ma boîte aux lettres. Ça fait deux semaines que plus rien n’y arrive. J’ai regardé, à tout hasard, si une enveloppe pouvait s’être perdue. J’y ai trouvé un bout de papier :
« Avis aux personnes les plus fragiles dans le besoin durant le confinement. »
Cette petite affiche proposait aux munis, comme ou démunis, de s’inscrire sur une liste de solidarité.
Alors, je me suis inscrite.

Vers 16h du matin, j’ai troqué mon pyjama, non pas contre un autre pyjama, comme j’en ai pris l’habitude ces derniers jours, mais contre les derniers vêtements que j’avais portés une semaine auparavant pour me rendre à mon travail.
Puis je m’en suis allée vers la ville, sous un soleil quasi-couchant.
J’étais étonnée. Il faisait bien plus jour qu’à l’habitude.
Ah oui, on avait changé d’heure.

Arrivée à Strasbourg, la chaleureuse neige a laissé place au bitume.
Et le dimanche si calme, ralenti et lasse, a laissé hélas place à une différente réalité, celle de l’urgence fracassante de l’autre moitié de la population qui n’est pas confinée.
L’éternel dimanche m’a semblé bien loin.

Je ne peux guère trop en dévoiler de mon travail, secret professionnel oblige, mais je peux confirmer par empirisme et témoignages certaines des sources qui circulent sur la toile.

J’ai d’abord été étonnée de la petite affluence.
Les nouvelles pour certaines personnes sans toit sont assez bonnes.
Certaines ont trouvé une demeure de secours.
Pour d’autres, l’espoir demeure.
Pour sûr, des hôtels ont été réquisitionnés et une organisation se met en place, parfois difficilement…

… Comme dans de nombreux endroits.
Les EHPAD, par exemple, tenez :

EHPAD, c’est un mot qui n’est pas très élégant et qui ne dit pas grand-chose. Il définit les «Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes».
C’est pas très beau.
C’est surtout très froid.
À l’image de ce qui s’y passe bien trop souvent et principalement en ce moment.

Ceux que certains appellent cyniquement des « mouroirs » ont tout l’air de faire honneur à leur réputation.
Dans certains établissements, nos vieux sont confinés, peu protégés et abandonnés.
Alors j’ose espérer que toutes les maisons de retraites ne sont pas comme on me l’a dépeint et, heureusement, il y a quelques irréductibles soignants (au sens large du terme) qui tiennent bon.
Mais la terrible réalité de l’actuel confinement dans ces endroits me révolte.

Je n’ai jamais vraiment compris l’intérêt des maisons de retraite.
Cette absurde aberration à l’encontre de nos vieux ne devrait pas exister.

À l’heure où nous tous travaillons, nous ne planifions pas de moments pour nous occuper de ceux qui ont pris le temps de nous éduquer.
Il nous faut alors payer pour des maisons qui accueillent nos vieux.
Pour ça, on a besoin d’argent, alors on prend un emploi.
Un emploi où, parfois, on s’occupe des autres.
S’occuper des autres permet d’avoir un salaire.
Un salaire qui permet de payer d’autres personnes qui s’emploient à s’occuper de nos vieux…
J’ai comme l’impression que ça tourne en rond.

Quant à nous, nous sommes gentiment installés dans nos confortables canapés, confinés dans nos maisons en paille, en bois ou en briques, nos jolies cages dorées, argentées, pailletées…

Et en cette période de crise, on n’en fait pas davantage pour nos abandonnés. Aujourd’hui à cause d’un virus, hier à cause des guerres, et demain ?…

Mais les plus touchés, ce sont eux.
Ceux qu’on cache.
Ces parias de sdf, ces parias de fous, ces parias de vieux schnocks chiants, merdeux et séniles.
J’en chialerais.

L’ignominie de nos petites plaintes de l’ennui qu’on vit actuellement,
la puanteur de nos comportements survivalistes,
la perfidie d’un monde auquel on participe,
j’en chialerais.

Et si demain, on sortait des EHPAD les derniers de nos vieux qui ont survécus, pour en prendre soin, écouter leurs histoires, accepter leur condition ?…

À non, c’est vrai, on n’a pas le temps, on travaille.

Va chier.

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