Jour 1 – 17/03/2020 – Sans filtre

Aujourd’hui est le premier d’une longue série de jours de confinement. Annoncé hier soir par le gouvernement, cette mesure devrait éradiquer (peut-être), en tout cas ralentir, le désormais fameux corona virus (ou un certain Covid-19).
Le hasard fait bien les choses, il y a deux jours, j’ai décidé de m’inscrire sur les réseaux sociaux. C’était pourtant avec un tout autre but que de passer l’ennui. Mon objectif machiavélico-commercial était de commencer la promotion d’un essai ethno-historico-psycho-philo-anarcho-anthropologique que je travaille depuis maintenant quatre ans. Mais cette communication autour du livre me semble mal engagée. Le plus populaire des virus lui a volé la vedette. C’était pourtant une place méritée dans l’esprit de mon futur lectorat.

J’ai commencé ma journée par un lever tardif (il semblerait qu’on ait le temps). Le gouvernement m’a envoyé un texto (il me contacte assez rarement). Il m’a rappelé mes objectifs de lutte pour sauver des vies : rester à la maison. Il m’a tout de même autorisée à sortir si je suis munie d’une attestation et il a insisté sur l’importance de me déplacer seulement pour le nécessaire : manger, me soigner et, bien sûr, travailler.

Ce matin, le soleil brillait. Je suis chanceuse d’être confinée dans la montagne. Il y a un jardin, la forêt juste à côté, une petite cascade qui coule non loin de là. Mon regard peut toujours se poser sur le bois et je me sens libre de pouvoir m’y promener quand bon me semble, cela sans croiser de militaire me demandant une auto-attestation. Ce drôle de moment me semble être une opportunité bien rare pour ralentir le cour effréné de la vie de bien d’entre nous. Revenir à l’essentiel est une douce punition.

Je ne suis pas médecin, infirmière, aide-soignante, pharmacienne, boulangère, caissière, buraliste, militaire, policière, postière, cheminote, éducatrice… Je n’ai pas besoin d’être sur le front. Mes compétences de psychologue ou d’ethnologue ne sont pas utiles pour le bien social actuel.
En buvant mon café, j’ai pensé à mes collègues en première ligne et j’ai commencé à me blâmer de ne pas être des leurs. Heureusement, je me suis assez vite consolée de l’absurdité de mes pensées. Plus on est, plus le virus se transmet. La question du sens de nos emplois confrontée à celle du sens de nos vies permet de repenser les nécessités.

Néanmoins, comment rendre service ?
Je me suis dis que je pourrais peut-être faire des vidéo-séances de soutien psychologique pour les personnes en détresse… Bof… Mais pourquoi pas (j’envoie une bouteille à la mer : oh toi qui me lis, si tu connais des personnes en détresse, préviens-moi). J’ai aussi envisagé d’écrire un tract à mettre dans les boîtes aux lettres de mon village pour proposer mon aide aux personnes les plus seules et démunies… Mais bof aussi, il faudrait que je sois sûre d’avoir les mains propres.

Alors comment organiser cette première journée ?
J’ai fait l’inventaire de ce qu’il me reste dans mon appartement :
8 rouleaux de papier toilette, 31 savons, 3 pot d’huile de coco périmés depuis deux ans, du vinaigre blanc, du savon noir et de la lessive.
Pour la cuisine : 32 bocaux plus ou moins remplis, 12 boîtes de conserves plus ou moins mangeables, un chou, un potimarron, 18 oignons, 1 tête d’ail, 2 œufs, des fruits bien fripés, 1 tranche de pain d’épice rance, 1 paquet de café, 4 paquets de thé, 6 briques de lait, 7 bouteilles de vin rouge et blanc, 1 cubi entamé, 1 douzaine de bouteilles de bière, 1 bouteille de jus de pommes du verger, 51 bouteilles vides (si j’avais su…), 1 baguette semi-fraîche, 2 pains congelés, 1 pot d’olives, 3 paquets de croquettes pour chat, 14 pâtés pour chat, 1 sac et demi de litière pour chat, 1 chat, 1 souris coincée dans l’aspirateur, 1 paquet de chips, 1 tome fraîche spécial aligot, 2kg de pommes de terre, 1Go d’internet, un pot et demi de tabac, 4 paquets de feuilles, 427 filtres, 18 briquets, 312 livres (dont 152 non-lus), quelques sudoku et mots croisés et je n’ai plus de noix de muscade.

Dans ma bibliothèque, je vois tous ces livres que je n’ai pas encore lus. Je pourrais tenir un an en confinement à simplement occuper mon temps à lire. Il en est de même pour les films que je n’ai jamais pris le temps de voir. J’ai un vidéo projecteur ; je vais pouvoir me la jouer ciné-maison. Quelques amis m’ont conseillé des films de zombis pour exalter l’ambiance du confinement… Mais je n’ai pas vraiment d’attrait pour les zombis… Par contre, j’ai commencé à regarder « Le fléau », un film adapté du roman de Stephen King : une grippe propagée par un étrange corbeau décime toute la population des États-Unis, seuls quelques uns d’entre eux ne semblent pas être touchés ; paniques, pillages et militarisation.

Sur la toile, j’ai marqué les pages intéressantes dans un dossier « confinement 2020 » :

Je la compléterai au fil des jours…

Toutefois, mon problème : 30giga octets d’internet par mois. Je commence à regretter d’avoir refuser les offres de mon opérateur et je pense de plus en plus emprunter la connexion de mes chers voisins.

Et puis j’ai toussé sur le chat… Je me suis demandée s’il fallait que je le savonne. Il n’a pas aimé.
Quand j’ai mis par mégarde ma main sur ma bouche, je me suis demandée si ce geste n’était pas dangereux.
J’ai aussi mis tout mon linge potentiellement infecté dans la machine à laver et j’ai commencé à penser à l’éventualité de nettoyer mon appartement (je me suis dit que j’avais le temps).
J’ai appelé mes parents pour prendre de leurs nouvelles. Ils vont bien. Ma mère m’a suggéré de profiter de l’occasion pour ranger mon appartement (c’est là que j’ai su qu’elle allait bien : elle ne perd ni le Nord, ni l’occasion de donner des conseils). Il était 16h. Je lui ai donc répondu que je le ferai « après mon petit-déjeuner »… d’ici deux ou trois jours.

À 18h, je suis descendue à la gare de Rothau. Il y a encore quelques trains qui se déplacent de Strasbourg jusque dans la vallée. Plusieurs voitures étaient garées sur le parking devant le bureau de tabac. Quelques personnes sont sorties du train. Une dame portant un masque attendait au volant de sa voiture.
J’ai aussi entendu que la patinoire de Mulhouse a été réquisitionnée comme morgue. Mais cette information a été démentie.

Finalement, je ne m’inquiète pas trop, même si je regarde avec peine tous ces jeux de société qui trônent sur mon meuble, me narguant sur ma solitude.

Je me pose toute sorte de questions : combien de temps ce confinement va-t-il réellement durer ? Combien de couples vont rompre ? Combien de parents vont craquer, à télé-travailler tout en éduquant leurs enfants ? Combien de psychoses vont se déclarer ? Combien d’animaux abandonnés ? Combien de magasins pillés ? Les sans-abri se confinent comment ? Combien de personnes vont se transmettre le virus en continuant à se jeter dans les rayons des supermarchés ? Est-ce que les caissières sont bien protégées ? Est-ce qu’attendre un jour est suffisant pour manger en toute sécurité le croissant acheté hier et que la boulangère a touché ? Les magasins de jeux font-ils partie des commerces nécessaires à maintenir ouverts ?
Et puis : quelles vont être les inventions, créations, innovations de chacun pour passer le temps, pour garder la pêche, pour filer la patte ? Combien de textes seront écrits ? combien de vidéos seront réalisées ? Quelles nouvelles blagues remplaceront celles sur la pénurie de papier toilette ? Y va-t-il y avoir une recrudescence de la masturbation ? Combien de vieilles connaissances renoueront contact ? Combien d’enfants vont être conçus ?…

Et : est-ce que je suis malade ?
Je n’ai pas de symptômes aujourd’hui.
Je suis suffisamment en forme pour accepter et apprécier ce marasme social avec sérénité.
Pour le reste, nous verrons les jours suivants…

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3 réponses à Jour 1 – 17/03/2020 – Sans filtre

  1. Cha dit :

    Quelle plume agréable à lire !

    Je vais de ce pas dévorer la suite de tes chroniques confinées !

    • lespetitsriens dit :

      Merci pour ces doux mots ! Je m’en vais de ce pas découvrir ton monde ! 🙂
      Ce sont les bienfaits collatéraux du coronavirus et de son confinement : à défaut de ne plus se voir les uns les autres, nos univers, eux, peuvent se rencontrer.

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