Deuxième étape : L’implication ethnographique

Cet article présente quelques extraits du chapitre « méthodologie » de l’ethnologie de la maison Mimir. Il propose de présenter mon implication concrète en tant qu’ethnologue sur mon terrain de recherche et les méthodes de collecte de données que j’ai privilégiées et qui sont illustrées ici.

La visée première de l’ethnologue sur le terrain est de pouvoir collecter un certain nombre d’informations brutes qu’il mettra en parallèle avec les entretiens menés. Il ouvre ensuite son analyse aux sources bibliographiques auxquelles il s’est intéressé.

Je suis partie de mes premiers questionnements afin d’élaborer mes outils de travail. Pour comprendre, il me fallait connaître ce que j’appelais « l’histoire récente » de la maison et de l’association fondée en 2010, au travers des témoignages photographiques recueillis : une anthropologie audio­visuelle. Je voulais aussi en connaître davantage sur l’histoire ancienne. Alors, j’ai enregistré une promenade dans la maison avec un archéologue ayant travaillé sur les édifices de la rue Prechter. Les mots employés me semblaient également importants. Pour les relever, j’ai organisé un jeu collectif afin de repérer les termes utilisés par les mimiriens et ce qu’ils pouvaient en dire. Ce jeu a été enregistré dans le cadre d’un film documentaire sur la maison (Hélène Rastegar, Rêves en chantier, 2019). J’ai employé des techniques ethnographiques, comme l’observation participante, en m’impliquant dans les divers projets, ou comme l’observation flottante que Colette Pétonnet met en pratique dans son ethnographie du Père ­Lachaise (Pétonnet, 1982 : 37­47). Je me suis attachée à questionner ma place au sein du groupe que j’ai intégré, au point d’être admise à participer au groupe décisionnaire, celui qu’on appelle « la coquille ».

 

Première étape :
L’entrée dans le groupe – L’intégration

  • L’observation participante

« Présentation de l’association Mimir lors de la venue de l’altertour », 2018

J’ai présenté ma participation dans l’article précédent : Les premiers pas de l’ethnologue à la maison Mimir.

L’observation participante est la méthode privilégiée par l’ethnographe sur son terrain. Il tente de s’inscrire dans le groupe et de s’approprier tous les gestes en fonction des situations dans lequel il a été mis.

Participer aux réunions, venir aux Assemblées Générales, participer à l’organisation quotidienne, au ménage, au chantier, participer à l’organisation d’événements en tout genre, vides-dressings, expositions, soirées concerts, conférences, projections… Tout cela participe à l’implication de l’ethnologue, en tout cas la mienne au sein de l’association Mimir.

  • L’observation flottante

Il y a quelques années, j’ai lu le texte de Colette Pétonnet sur son « observation flottante » d’un cimetière parisien, le Père­ Lachaise (Pétonnet, 1982). Cette technique de l’observation flottante m’a rappelé mes études en psychologie clinique, où le travail du psychologue d’obédience psychanalytique consiste à utiliser l’attention flottante dans son écoute du patient. En psychanalyse, elle permet à l’analyste de se laisser aller à entendre le signifiant qui ressort du discours de l’analysant. Je considère que dans l’observation flottante elle a cette même utilité : il s’agit de se laisser aller sans but particulier d’observation, pour voir l’initialement indicible, au gré des rencontres. L’observateur lâche prise et se laisse alors mener pour qu’un signifiant se dégage. Car s’il place des filtres sur ce qu’il cherche à voir, son attention se focalise au risque de passer à côté de nombreux éléments qui sont alors omis.

« Bœuf-bouffe : croquis ethnographique », Ophélie A Meyer, Octobre 2017

C’est ainsi que j’ai voulu moi­-même exploiter cette technique. Je l’ai mise en pratique lors d’un événement hebdomadaire à la maison Mimir, appelé le « bœuf­-bouffe ». Ce moment festif, sans alcool, permettait aux musiciens et cuisiniers bénévoles de se rencontrer autour d’un repas et d’improviser un moment musical convivial.

Je suis venue avec mon carnet habituel, un stylo noir et j’ai écrit. De temps à autre, j’ai fait quelques croquis anthropologiques pour illustrer mes notes.

Ce travail m’a dispensée momentanément de ma position habituelle de participante. J’ai noté des éléments que je n’aurais peut­-être pas relevés autrement. Cette méthode m’a aidée à garder en mémoire les différents éléments attrapés sur le vif pour réfléchir à la visée et à la place d’une telle tradition. Sans aucun apriori, j’ai observé : une observation brute permettant une analyse ultérieure des rapports humains.

  • L’entrée dans la collégiale : la « coquille »

« La coquille », Ophélie A Meyer, Juin 2015 De gauche à droite : Ophélie, Olivier, Hélène, Rhiannon et Baptiste, Nina, Mathilda et Gauthier, Florian, Eugénie

En intégrant la collégiale, j’ai pris position au sein du groupe. Par la signature des statuts, j’ai intégré ce corps nouveau, en n’étant plus seulement considérée comme bénévole, mais en y ayant des responsabilités. Je représentais désormais l’association et j’y tenais un rôle. Mon implication avait non seulement des effets sur les prises de décisions générales, mais elle m’obligeait encore à tenir compte de ces décisions pour les faire respecter. Cela pose évidemment de grandes questions en tant que chercheur, car intégrer un groupe, c’est accepter ses valeurs et se les approprier. J’ai toutefois décelé, par la méthode réflexive, de nombreux enjeux qui n’auraient pas été révélés si j’étais restée en dehors. En effet, la gouvernance se voulant horizontale, j’ai perçu certaines contradictions, ainsi que de multiples enjeux de pouvoirs : le pouvoir par la prise de parole, le fait d’avoir les clefs de la maison, d’être présent plus souvent, d’avoir accès à des réunions où d’autres ne sont guère conviés, la rétention d’informations, l’ancienneté… Toutes ces manières de détenir un pouvoir, d’avoir un ascendant sur l’autre, il m’a fallu aussi les analyser en moi­-même, afin de construire une analyse de ce qui s’est joué entre les mimiriens de la collégiale et, de manière plus large, les bénévoles investissant la maison.

En faisant partie de cette collégiale, ma voix a été entendue au même titre que celle des autres signataires. S’il se passait un événement qui pouvait aller contre la pérennisation du lieu ou son bon fonctionnement, j’en étais responsable légalement. Ma participation a été active dans la pensée et dans l’action. J’ai également reçu des retours de mes camarades quant à mon implication et mon engagement : humaine et sujette à ma propre singularité, ma présence avait des effets sur le groupe.

 

Seconde étape :
Attraper les informations pour comprendre

  • Le jeu de mots

Un dimanche du mois de décembre 2016, paisible et sans activité de programmée, j’ai eu l’occasion d’organiser ce que j’ai appelé un « Brunch chapi­-chapo ». J’ai proposé cet événement afin de mieux appréhender les mots utilisés dans la maison. J’ai accordé une importance toute particulière au discours et aux termes employés, comme celui d’«autogestion». J’ai aussi entendu la singularité de chacun. Il me fallait aller chercher, non pas une définition dans les livres, mais plutôt la définition qu’on pouvait me donner, pour ensuite pouvoir la confronter à une définition historique. J’en ai fait un jeu : j’ai choisi quatre thèmes récurrents de la maison.

« Gobelet Mimir », Ophélie A Meyer, 2018

J’étais inspirée par le gobelet à l’effigie de Mimir : « Espace social autogéré ». J’entendais que ce lieu était une maison, qu’il était avant tout social. Il était également culturel et artistique (car de nombreux événements et ateliers créatifs s’y organisaient) et politique (car les mimiriens y vivaient au quotidien créant du lien autour du contrat social de la collectivité).

« Chapi-chapo », image tirée du film Rêves en chantier, réalisé par Hélène Rastegar, 2019

Ainsi, mes quatre thèmes étaient trouvés. J’ai distribué des petits papiers de quatre couleurs différentes, sur lesquels j’ai demandé d’écrire un mot ou une expression en rapport avec le thème : en jaune, la maison Mimir de manière globale ; en vert, Mimir et le social ; en rose, Mimir, l’art et la culture et en rouge Mimir et le politique. Ce travail a été filmé par Hélène Rastegar, le 4 décembre 2016 (Rastegar, 2019). J’ai ainsi pu retranscrire la consigne que je leur avait donnée : « Je vais récolter les mots. Après, on va jouer. (…) En fait, il y aura deux équipes, qui devront jouer l’une après l’autre, l’une contre l’autre. Les gens vont venir devant, vont tirer les mots et ils auront une minute pour faire deviner le plus grand nombre de mots possible. Au départ, en disant tous les mots que tu veux, sauf le mot qu’il y a sur le papier. La deuxième manche, on remet tout dans le chapeau, tu tires le mot et tu ne dis qu’un seul mot pour le faire deviner ; et la troisième manche, tu mimes le mot. » Les protagonistes utilisaient alors leur propre définition. Quand les joueurs devinaient le terme, ils le validaient tacitement.

« Chapi-chapo », image tirée du film Rêves en chantier, réalisé par Hélène Rastegar, 2019

« Chapi-chapo », image tirée du film Rêves en chantier, réalisé par Hélène Rastegar, 2019

« Partage », image tirée du film Rêve en chantier réalisé par Hélène Rastegar, 2019

« Chapi-chapo : Hélène filmant Ophélie », Djeb, 2016

Grâce à la récupération audio­visuelle de ce travail, j’ai repris les diverses explications données par les mimiriens et j’ai commencé à élaborer une définition propre à la maison en utilisant ces termes. Ces données émiques m’ont permis d’avoir accès aux représentations des mimiriens et mimiriennes, afin de les confronter à mon analyse étique.

 

 

  • Les témoignages photographiques

« Guillaume photographiant Mimir », Renaud, 2016

Les entretiens ethnographiques constituent une grande part du travail en anthropologie.

« Appareil photo de Renaud », Nono, 2016

Pour ce faire, j’ai choisi un mode visuel : la photographie. Ludique, poétique et proposant un support concret de dialogue, des appareils photo jetables ont été distribués.

« Eugénie prenant une photo au Molodoï », Guillaume, 2016

Pour en savoir plus, j’ai présenté le principe des témoignages photographiques dans l’onglet « Maison Mimir ».

 

Chaque bénévole acceptant de jouer le jeu pouvait alors, à son gré, photographier ce qui lui paraissait essentiel pour m’expliquer ce qu’était, pour lui ou pour elle, la maison Mimir.

Tout à commencé le 4 février 2016, au Molodoï et s’est terminé en Août 2017 par le dernier entretien que j’ai eu avec Tibtib.

 

  • Le musée Mimir

Au printemps 2016, j’ai rencontré Maxime Werlé, archéologue ayant travaillé en 1998 sur les maisons de la rue Prechter. À l’époque, une maison en cours de destruction a permis à Maxime Werlé d’aller observer les diverses couches archéologiques. En les confrontant aux études historiographiques et dendrochronologiques (l’étude des sillons des arbres), il a pu dater précisément la construction des maisons. Ce jour, nous avons appris que douze maisons étaient identiques dans la rue Prechter et que la maison avait presque 500 ans.

« Visite archéologique avec Maxime Werlé », Baptiste, 2016

Ainsi, le 30 avril 2016, nous avons organisé une promenade archéologique. Avec l’aide d’un mimirien preneur de son, celle­-ci a été enregistrée et retranscrite par mes soins. Certaines parties de la promenade ont été réécrites au format de bande dessinée. J’ai ensuite fabriqué des cartels, des panneaux informatifs reprenant les dires et les dessins, pour élaborer ce que j’appelais : le « musée Mimir ». Il était destiné à accueillir des visites guidées pour le public curieux de connaître l’histoire de la maison. Ce travail a complété les connaissances sur l’histoire récente du lieu et les témoignages de chacun.

Le 7 septembre 2017, lors de la réouverture de la maison au public, le musée Mimir a été inauguré. Ce jour-­là, nous avons organisé des visites guidées de la maison, en présentant l’histoire de l’association Mimir depuis son origine en 2010 (Eugénie était affiliée à cette tâche) et l’histoire ancienne de la maison depuis le XVIe siècle(que je présentais). La visite s’est terminée par la projection du montage audio­visuel des entretiens photographiques récoltés : Maison Mimir, regards croisés.

« Visite archéologique avec Maxime Werlé », Baptiste, 2016

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