Troisième étape : vers l’écriture – penser l’éthique et la réflexivité

Cet article est un extrait du livre Les petits riens d’une société en mouvement – Maison Mimir, espace social autogéré. Il présente les éléments méthodologiques nécessaires à la construction d’une analyse ethnologique. Les choix éthiques sur le terrain et la réflexivité participent à la constitution d’un écrit ethnologique rigoureux.

Qu’est ce que la réflexivité ? Il s’agit d’un outil méthodologique utilisé en sciences sociales et notamment en ethnologie. Cette méthode permet d’appliquer à soi-même l’analyse de sa participation sur le terrain pour en extraire, par comparatisme, les éléments inhérents à la société étudiée. C’est une prise de conscience et une analyse critique d’une démarche propre à l’ethnologue.

En présentant cette maison, j’ai ressenti la difficulté de la tâche de l’ethnologue à devoir composer avec toutes les diversités qu’il ou elle observe, sans se perdre dans les méandres de la tentative d’exhaustivité. Mon regard n’était plus nu ; mon observation n’était plus flottante. J’ai senti aussi et surtout ce moi, risquant sans cesse d’être présent dans l’écriture, car j’étais très impliquée. Toutefois, quel meilleur exercice pour l’ethnologue que celui de se confronter aux questionnements sur sa place au sein du groupe qu’il étudie ?

 

À la fois dedans et dehors

Passer la porte, se frayer un passage vers le cœur d’un projet, monter dans le train déjà en marche, s’embarquer à bord du navire au départ d’une terre temporellement lointaine… S’intégrer en y donnant de soi, y entrer et s’y engager pour de vrai… et le neutre n’existe plus dans la rencontre. Le chercheur laisse voir de sa subjectivité. Il montre sa patte qu’il essaye de garder blanche. Mais il n’est plus cet être hors du groupe. Il a mis la main à la pâte. Il est alors dedans. Pour cela, il a donné de lui­-même et y a dévoilé ce qu’il est.
À la fois dedans et dehors, il se demande si ce qu’il observe peut être analysé et interprété en fonction de ses codes, en fonction de ce qui pourra être entendu. Restera-­t­-il loyal à sa communauté ? Sera-­t-­il fidèle à ceux qu’il a rencontré ? Il doit penser au groupe qu’il intègre, à la rigueur scientifique et à sa propre subjectivité, pour se rapprocher au plus près d’une vérité.
Nous ne choisissons pas nos terrains par hasard. Ces choix sont le fruit de nos désirs d’ethnologue, désirs objectifs et ceux qui viennent des chemins qu’il a déjà empruntés. Lorsqu’il se retrouve dans un lieu qui se rapproche d’une manière de pensée alternative issue du squat, de l’imaginaire et du symbolique qui sont inhérents à celui­-ci, quelque
chose l’y a amené.
Dans un lieu politique tel que la maison Mimir, l’ethnologue que j’étais ne pouvait pas rester impartial. Je parlais avec mes valeurs, avec celles qui constituaient le groupe. Je m’attachais à des principes et tentais de respecter les règles ; j’essayais même de les faire respecter. Je donnais mon avis et je me positionnais dans le groupe.
Comment alors garder du recul ? N’être que le témoin d’une manière de vivre ? Ne pas teinter mes écrits de ma subjectivité ? Dans quelle mesure ai­-je influencé le groupe ?
Cette maison qui m’intéressait, dans laquelle j’ai voulu entrer et qui m’a fascinée par ses multiples possibilités, je l’ai investie de ma personne. Mon analyse peut­-elle être entendue par les mimiriens ? Où me situer au sein de tous les enjeux ?

À la fois dedans et dehors, j’essaye d’être au plus proche de la neutralité dans mes observations (l’observation flottante et les témoignages m’aident) et dans mes analyses (loin de la maison Mimir, j’arrive à remettre en ordre mes idées). Cette question de distance et de proximité est une des difficultés majeures de l’ethnographe, d’autant plus lorsque le terrain se situe au sein de sa propre société et du côté d’un engagement militant, ce qui est le cas dans notre affaire.
Une relation ambiguë subsiste entre cet engagement et la recherche en anthropologie. Le médecin anthropologue Didier Fassin questionne :
« Quelle position axiologique peut-­on défendre dans l’étude de phénomènes mettant en jeu des valeurs sur lesquelles on porte soi­ même des jugements ? » (Fassin, 1999 : 41) L’ethnologue ne peut dénier ce point dans l’analyse et se doit, par honnêteté scientifique, d’en faire part à son lectorat. Il n’empêche qu’il n’en reste pas moins rigoureux dans son approche, notamment lorsqu’il s’appuie sur les aspects réflexifs comme outil d’analyse de la subjectivité indéniablement humaine et sociale. Selon Fassin, c’est en liant engagement et distanciation que peut advenir une connaissance et c’est « …l’indissociabilité des dimensions épistémologique et politique de la relation des sciences sociales à leur objet [qui] permet de dépasser l’illusion positiviste que contredit, dans les faits, le discours normatif » (Fassin, 1999 : 43). Cette anthropologie où le chercheur est impliqué devient le moyen de pouvoir aborder une analyse endo­ethnologique. C’est ce que relate Christophe Broqua, sur son terrain militant, en adhérant à une association qui défend les personnes touchées par le virus du sida, issues de la communauté homosexuelle. C’est par le caractère intime de son orientation sexuelle qu’il a pu entrer dans ce groupe, en partager les codes et se confronter à sa propre réflexivité (Broqua, 2009). Nous nous situons donc dans un va-­et-vient permanent entre l’adhésion de l’ethnologue qui s’engage sur son terrain et une distanciation d’ordre épistémologique, pour en révéler une analyse. L’adhésion se trouve dans la participation sur le terrain ; la distanciation intervient dans toutes les démarches annexes objectivantes qui gravitent autour du sujet étudié et en donne un panel non-exhaustif d’explications.

 

Prendre position et rester neutre

Peut­-on prendre position tout en restant neutre ? Comment trouver l’entre­-deux qui préserverait les écrits du chercheur de son implication subjective ? Comment ne pas laisser transparaître ses propres valeurs dans ce qu’il observe et qu’il tente de retransmettre ? Sa présence peut­-elle avoir des effets sur la constitution d’un groupe ? Quels effets la parole et la prise de position ont­-elles sur les prises de décisions finales, constitutives de l’évolution de l’association ?

J’étais moi­-même un sujet qui investissait le lieu de mes envies et de mes valeurs. Je n’étais pas seulement l’ethnologue venant étudier le groupe. J’étais avant tout membre de cette association. Sans un travail personnel sur mes propres rapports au lieu et un voyage loin de celui­-ci pour écrire, je ne pouvais me rapprocher de l’objectivité. C’est pourquoi l’écriture s’est faite au loin, hors de la maison Mimir, pour que la pensée ne reste pas cantonnée entre ces murs d’où se dégage une pensée collective. Elle a pu être retranscrite par le biais des écrits déjà existants. Les liens, les observations et les témoignages des plus anciens fondateurs aux derniers arrivants ont ensuite été analysés.
C’est en procédant avec méthode et rigueur, en croisant les différents procédés de récolte des données et en faisant preuve de distanciation, qu’un procédé épistémologique a pu être mis en œuvre. Les entretiens, appuyés par le recensement de données, les écrits formels propres à la maison, ceux des auteurs et la réévaluation de l’observation par d’autres observations, ont donné corps à ce travail.

Ces témoignages datent de 2016 et 2017. Depuis, de nouveaux mimiriens actifs ont remplacé les anciens. Que valent encore ces témoignages ? Sont-­ils fidèles à la pensée subjective des nouveaux ? Y a-­t-­il eu une transmission de la richesse de toutes ces expériences ? Sont­-elles encore d’actualité ?
Ce lieu sans cesse en mouvement continuait à vivre pendant que je passais des jours, des semaines, à retranscrire, à annoter et à analyser tout ce que j’avais pu y collecter. Depuis le temps des débuts où j’ai côtoyé cet endroit, il a évolué. Mais l’histoire et les mots restent. Les expériences collectées n’ont pas changé pour autant. Les nouveaux arrivants se saisissent aussi de ce qui est déjà existant et y apportent de leur propre subjectivité. L’âme du lieu se transmet et se meut. C’est désormais au chercheur d’accepter sa frustration que quelque chose lui échappera constamment, tout comme le temps qui passe, inéluctablement.

 

Ethnologie et littérature : le biais du style

« L’anthropologue, qui effectue une expérience née de la rencontre de l’autre agissant comme une métamorphose de soi, est souvent conduit à rechercher des formes narratives (romanesques, poétiques et, plus récemment, cinématographiques) susceptibles d’exprimer et de transmettre le plus exactement possible cette expérience. » (Laplantine, 2001 : 185)

Tout au long de l’écriture, la place accordée au style de discours s’est questionnée. Par le style, j’ai tenté d’allier une approche scientifique, anthropologique, holistique et réflexive. J’avais cœur à respecter l’âme du lieu et je me souciais de mon honnêteté quant à mon choix de terrain. J’ai voulu approcher au plus près une éthique de recherche tout en restant ouverte à la compréhension par le plus grand nombre, puis œuvrer à un retour pour des personnes pouvant côtoyer la maison Mimir. En conséquence, l’écriture se veut ici au service de la recherche et tente l’ouverture à la compréhension pour un public néophyte. Elle se doit aussi d’être au service de la justesse des descriptions, représentant une réalité de terrain. Quand ce terrain s’avère empreint d’imaginaire, parfois poétique, l’imaginaire ne peut qu’apparaître également dans le style d’écriture employé. C’est la question que soulève Mondher Kilani dans son texte « Réflexivité et écriture du texte anthropologique » : la grande difficulté de l’ethnologue est de transformer une expérience vécue sur le terrain à
un moment donné, en un écrit qui est à la fois descriptif et, de fait, interprétatif ; notamment, dès lors que le choix des mots est propre au chercheur en une « mise en forme de ce rapport (…) à l’autre » (Kilani, 2012 : 288). D’autres fois, un mot ne pouvant pas en remplacer un autre, certains semblent inlassablement répétés tout au long des descriptions. Finalement, en fonction du ressenti propre au chercheur par rapport à ce qu’il écrit d’une situation ou d’une analyse, le style varie inexorablement. Ainsi, mon rapport au terrain et à ma propre expérience m’amènent à un choix d’écriture textualisé. Le défi se situe dans le fait de rester la plus fidèle au discours des investis, tout en reflétant une réalité mouvante, cela sans trahir une justesse de description.

Cette écriture ne se veut pas être l’approche d’une seule spécialité. Elle appelle diverses branches se répondant l’une l’autre pour pouvoir considérer le sujet et la société dans son ensemble, proposant de mettre l’homme au cœur de la perspective de compréhension, dans sa dimension subjective. L’humain, qui est sujet, ne peut être que subjectif. Cela a permis d’appuyer les dimensions de ma propre subjectivité, mettant en avant mes ressentis pour mieux comprendre ce qui peut engendrer certaines réactions. L’écriture se veut également
au service de mon éthique de chercheuse, une tentative, peut­-être risquée, d’honnêteté intellectuelle, en un dialogue entre les mimiriens, les auteurs de diverses disciplines convoquées et moi-­même.

Je ne suis pas ici dans une recherche d’objectivité déniant l’aspect subjectif inhérent à tout groupe social. Il s’agit d’en faire le deuil. Ce qui est proposé ici ne peut être autre chose qu’une singularité démultipliée, la singularité d’une maison et de son association présentée par la singularité du chercheur. Les deux se retrouvent dans une troisième singularité : celle de leur rencontre. Je ne peux pas me dire détentrice d’une quelconque vérité, ni sur la société étudiée, encore moins sur la société française ou occidentale. Par contre, je peux proposer ce qui est de l’ordre d’une réponse trouvée par une association que moi­-même j’ai trouvée, fruit de mon parcours et de mes rencontres. Un point de vue qui ne se veut pas être « absolu », plutôt une approche sensible, encourageant à la proposition d’autres points de vue, dans une perspective que Laplantine juge d’« antitotalitaire » (Laplantine, 2001 : 192).

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4 réponses à Troisième étape : vers l’écriture – penser l’éthique et la réflexivité

  1. Vollet Gless Marianne dit :

    Bravo Ophélie pour cet article de réflexion sur le « métier » d’anthropologue et de citoyenne engagée.
    De mon temps on cherchait l’objectivité, par référence aux outils technologiques de l’optique, qui ont révolutionné les sciences dites « dures » ( non humaines?) , pensant que l’objectivité menait non pas à la neutralité, ni à la distanciation mais à la découverte d’un point de vue AUTRE.
    Cette altérité d’abord recherchée au moyen d’objets permettant d’appréhender et d’observer les choses et les êtres de ce monde s’éprouve aujourd’hui dans un contexte d’humanité sensiblement, , géographiquement et culturellement proche (le village mondial de Marshall Mac Luhan). L’anthropologue ethnographe peut et doit alors travailler ses émotionnalités, notamment ses rapports de genre et à l’autorité, pour prendre du recul, de la distance, du jugement: ton texte démontre le chemin que tu as emprunté pour faire oeuvre de mémoire pour MIMIr au temps de tes observations. Oeuvre qui fera, je pense oeuvre d’histoire, et permettra, sur le plan des méthodes et outils, de dépasser ce vieux dilemme nature/culture, in/out, avec l’approfondissement de la stylistique, par quoi, le récit est de l’écrivant, le média n’est pas le médium. Bravo encore

  2. Jacques ISTRES dit :

    Jetez un oeil sur les Notes de george Lapierre dans la Voie du Jaguar :
    https://lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-LIII

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