Et les légumes ? Et la terre ?

Thomas* est un néo-rural. Il travaillait dans les bureaux, avant. Mais il hérite d’un terrain de 8 Ha, et c’est le déclic. Il passe un Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole (BPREA), obtient une Capacité professionnelle agricole, et se met à son compte, en maraîchage bio. Il écoule ses productions sous forme de paniers, en AMAP, et une partie sur les marchés.

 » C’est là que j’ai découvert les JMV qui venaient vendre en face [de mon stand]. Il n’y avait pas la place pour deux stands [de maraîchage] : vu le volume d’affaire, ça ne valait pas le coup de se lever. Pour eux, c’est toujours ça de pris ! Vu que tout est déjà payé [par les subventions]. J’ai essayé de voir avec eux, comment développer, une deuxième place en binôme pour développer la clientèle plutôt que de partager une clientèle qui ne suffisait que pour un et je n’ai eu aucune réponse « . De plus, il constate ce qu’il ressent comme un dumping : «  je suis allé devant son stand et que j’ai commencé à regarder les prix par rapport à mon tarif à moi. Je me rendais compte qu’ils étaient en dessous. Je leur ai dit que ce n’était pas possible. On m’a rétorqué qu’ils faisaient les prix qu’ils voulaient, rien à foutre quoi « .

Thomas rencontre le même problème quand il reprend un point de distribution de paniers délaissé par les JMV :  » Je me suis rendu compte que le panier que je vendais 10 euros, eux le vendaient 7. Aucun client des JMV n’est venu prendre les paniers chez moi, parce que ce n’était pas les mêmes tarifs « .

 » J’avais écrit un mail aux Jardins de Cocagne via la rubrique « contactez nous » de leur site en leur expliquant que je subissais [la concurrence] directe [d’un jardin de Cocagne contrairement à ce que demandait leur charte]. Je n’ai eu aucune réponse. Je n’ai eu aucune réponse aux mails que j’ai envoyés aux JMV, c’est le blackout, on ne tient pas compte. Le côté solidaire et social, c’est puissant, effectivement… », ironise-t-il.

 » Cette concurrence des entreprises d’insertion, elle est bien réelle. Parfois, ça se passe mieux. Avec d’autres jardins d’insertion, comme celui du Giessen, on a pu collaborer en bonne intelligence. Là, il n’y avait pas de collaboration possible et [il y avait] un dédain du fait qu’on soit là « .

 

Thomas est tout à fait d’accord avec la proposition de réinsérer des personnes exclues de l’emploi par le maraîchage, qui peut selon lui être un bon facteur de réancrage de profils un peu déboussolés. Il se félicite que des subventions mettent des fonds publics en œuvre pour aider des structures d’insertion, mais relève une erreur d’orientation du produit de l’activité :

 » Leur métier, c’est l’insertion et ensuite ils ont un déchet, un produit résiduel qui est le légume. Cette valorisation du produit résiduel de l’insertion a une belle valeur marchande, [et] ce que je ne comprends pas c’est pourquoi cette valeur ajoutée du processus d’insertion ne revient pas à la collectivité. La collectivité devrait racheter ces produits à prix correct pour que les Jardins de cocagne puissent tenir leurs coûts mais les produits sont mis en concurrence déloyale, parce que moi je n’ai pas 50, 70 % de subventions, tous les salaires, je les paye, ce n’est pas du tout la même chose. Comme ce déchet valorisable de l’insertion n’est pas repris par la collectivité, et revient en concurrence avec le marché privé, il y a obligatoirement distorsion de concurrence. A tous les niveaux : sur les marchés, sur les niveaux de rémunération. Moi je suis bénévole de ma ferme, je bosse pour qu’on ne perde pas d’argent, je n’arrive pas vraiment à me rémunérer, je n’arrive pas à donner à mon chef de culture le même salaire que celui qu’il aurait là-bas. Je ne suis pas directeur avec une voiture de fonction, un salaire et une couverture sociale. Au niveau agriculteurs, c’est la misère « .

 » Ce qui pourrait être juste, ce serait que ces produits qui sont de bons produits, [reviennent] à la collectivité : alimenter les institutions, les cantines scolaires, les hôpitaux, c’est tellement dramatique ce qu’on donne aux malades. Que cette valeur ajoutée du produit résiduel de l’insertion revienne au collectif plus que dans un business d’un jardin qui n’est pas trop dans la réalité agricole « .

 

Pour Julie*, son histoire avec les JMV commence en 2020. Elle cherche à travailler avec les moutons, et se renseigne pour trouver une AMAP qui propose de l’agneau afin de trouver un éleveur chez qui postuler.

Elle trouve un contact et se propose.  » L’éleveur m’a répondu très vite en m’expliquant que la bergère qui travaillait pour lui quittait son poste et qu’il avait besoin de quelqu’un. Il était seul à travailler à la ferme et il préparait sa retraite. Je l’ai rencontré, ça s’est bien passé. Il m’a dit qu’il était intéressé par ma candidature, mais il m’a expliqué qu’il travaillait en partenariat avec deux autres exploitations agricoles et qu’il avait besoin d’avoir leur aval avant de m’embaucher. Je ne savais pas du tout qui était ces deux autres exploitations et j’ai compris que c’était une sorte d’association dans laquelle les producteurs mettaient en commun certains moyens matériels et humains « .

Cet éleveur a également des terres agricoles : ces deux mystérieuses exploitations agricoles partenaires y travaillent avec lui pour les récoltes, les plantations, le désherbage, etc.

Julie attend alors longtemps avant d’être recontactée pour être embauchée.  » Finalement, il m’a rappelé pour me demander si j’étais inscrite à Pôle Emploi. Je lui ai répondu que oui. Il m’a expliqué que c’était ses partenaires qui avaient besoin de savoir ça. Ça m’a un peu étonné mais pas plus que ça « . S’ensuit une nouvelle période de silence radio, avant qu’un appel lui fasse savoir qu’elle était « positionnée sur une offre de technicienne en production ovine. »  » Ça m’a paru complètement fou. C’était un moment où après tout c’était vrai que je cherchais du travail dans la « production ovine » mais je n’avais jamais entendu d’éleveur parler comme ça ! « 

Qui est son interlocuteur? C’est le Groupement d’Intérêt Economique (GIE) Genius, qui regroupe plusieurs entreprises d’insertion dont les JMV, Prestaterre/les Jardins d’Altaïr et Prodea.  » J’ai compris que c’était les Jardins de la Montagne Verte et Prestaterre les partenaires dont l’éleveur m’avait parlé. J’ai aussi compris pourquoi ça les intéressait de savoir si j’étais au chômage. Quand je les ai rencontré, ils m’ont expliqué qu’ils voulaient me faire signer un contrat d’insertion. Moi je n’avais rien contre ça. J’avais besoin de ce travail, je voulais travailler dans cette ferme-là et et j’y avais droit puisque j’étais au RSA depuis quelque temps. Pour moi, ça ne changeait pas grand-chose « .

On lui propose un Contrat à Durée Déterminée d’Insertion (CDDI) de 6 mois. Contrairement à un CDD, ce CDDI ne lui ouvrira pas de droit à une prime de précarité, et elle devra être suivie par une Assistante Socio-Professionnelle (ASP), salariée par le même GIE Genius. Sa mission sera de se former au travail de la ferme avec l’éleveur, afin d’assurer la transition avec lui dans le cadre d’un départ progressif à la retraite..

Fin juillet 2020, elle signe, et commence le travail. L’éleveur lui confirme qu’il souhaite travailler moins en passant salarié à temps partiel, pour dégager du temps pour sa retraite. Il espère passer la main aux JMV ou plutôt à Presta’Terre, bien que cela reste flou pour elle. « Ce que je pouvais voir des liens entre les JMV et la ferme de mon patron étaient des réunions avec les JMV ou les Jardins d’Altaïr. Je voyais de temps en temps quelqu’un des Jardins d’Altaïr qui venait chercher des pallox de légumes. J’entendais aussi des coups de fil, pendant les trajets en voiture qu’on pouvait faire ensemble : il s’organisait avec le chef de cultures des JMV. Ils planifiaient les récoltes, le binage des champs, etc. De temps en temps, je voyais aussi des mécanos de Presta’terre ou des JMV, qui venaient travailler sur des voitures ou des tracteurs en panne sur la ferme. Je voyais qu’il y avait du partage de matériel. Il y avait parfois des encadrants techniques en maraîchage des JMV ou Presta’terre qui venaient emprunter du matériel. Quand je dis Presta’terre, je pourrais aussi bien dire les JMV, et vice-versa. Pour moi, c’était un peu confondu. Un matin sur les récoltes, je pouvais croiser des gens des JMV et l’après-midi des gens de Presta’terre. De fait, il y avait peu de différences entre eux et ils voyaient les mêmes ASP « .

Julie travaille au quotidien en compagnie de « son patron », c’est-à-dire celui qui lui donne des consignes.  » En fait, mon patron n’était pas mon employeur. Mon employeur, c’était les JMV. En tant que salariée en insertion, j’aurais aussi dû avoir un encadrant. Quand l’ASP m’a posé cette question, je n’ai pas du tout su quoi dire ! Je ne savais pas du tout qui était mon encadrant. Je lui ai répondu que je pensais que c’est celui que j’appelle « mon patron ». Une fois, mon ASP a appelé mon patron en se référant à lui comme mon « encadrant » ou mon « superviseur » et il a répondu : « On ne m’a jamais appelé comme ça, mais si vous le dites, je dois être son encadrant ». C’était drôle parce que même lui, il n’était pas au courant que j’étais censée être différemment parce que j’étais en insertion. En même temps, c’est bien. Je ne pense pas que les gens en insertion doivent être traitées différemment des autres salarié.es « .

 » J’étais payée au Smic et j’étais assez tranquille avec le fait que j’étais assez lente, étant débutante. Pour moi, c’était les JMV mon employeur, et c’est pas que je mettais volontairement plus de temps pour faire les choses, mais je ne me sentais pas non plus coupable de coûter de l’argent à l’éleveur, parce que je me disais que c’était les JMV qui me payent pour être en insertion : je suis là pour me former à quelque chose. Je savais que les JMV était subventionnée pour cette activité d’insertion « .

Mais un jour, son patron lui explique que c’est lui qui paye son salaire, et elle tombe des nues : sa fiche de paye est au nom des JMV, pourtant!  » En fait, les récoltes que mon patron faisait sur ses terres, il les revendait aux JMV et à Presta’terre pour leurs panier et leurs magasins de producteurs et quand il établissait une facture, il devait déduire mon salaire de la facture qu’il adressait aux JMV. Ça veut sûrement dire que les JMV lui facturaient une prestation, ou un prêt de main d’œuvre. Je ne sais pas comment ça se passe pour ces choses-là. Mais, je pense que d’une certaine manière, j’étais mise à disposition en tant que salariée en insertion sur une autre exploitation, qui n’étais pas un chantier d’insertion « . Julie s’interroge aujourd’hui encore sur la légalité d’un tel montage, et ressent une grande injustice dans cette situation.

 » Mon patron payait mon salaire aux JMV alors que les JMV recevaient des subventions pour me payer. J’ai cru comprendre qu’ils avaient même omis de lui dire qu’il y a une exonération des charges sociales pour les personnes employées en CDDI. Je pense qu’à un moment donné, ils lui ont fait payer mon salaire sans même déduire ce que eux ne payaient pas sur mon salaire. Je n’osais pas entrer dans ce genre de détails avec lui parce que je trouvais ça trop dégueulasse « .

A la fin de son contrat, fin janvier 2021, la transition n’a pas été au bout du processus, et Julie s’inquiète de ce que va devenir son patron :  » Il m’a expliqué qu’il n’avait aucune nouvelle des Jardins d’Altaïr qui devait reprendre la ferme, et qu’il ne savait pas ce qui allait se passer. J’ai appris en février que ce projet n’allait pas aboutir du tout. D’après ce que j’ai compris, ce qui intéressait le plus Presta’terre, c’était les baux ruraux que mon patron avait à son nom et qu’il aurait pu céder. Ils avaient l’air plus intéressés par la partie maraîchage que par la partie élevage de l’exploitation. (…) Ils se sont retirés du projet presque sans le dire. Tôt ou tard, ils ont bien dû expliciter leurs intentions à l’éleveur, mais ils l’ont bien fait mariner. Je trouve ça nul, parce qu’il me semble ça l’a empêché de chercher par ailleurs un repreneur pendant tout ce temps « .

 

 

  • Les prénoms ont été changés.

 

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