{"id":644,"date":"2020-06-20T11:55:31","date_gmt":"2020-06-20T09:55:31","guid":{"rendered":"http:\/\/azqs.com\/lespetitsriens\/?p=644"},"modified":"2020-06-20T14:29:33","modified_gmt":"2020-06-20T12:29:33","slug":"seuls-ensemble-sherry-turkle-2001-lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/azqs.com\/lespetitsriens\/seuls-ensemble-sherry-turkle-2001-lecture\/","title":{"rendered":"Seuls ensemble &#8211; Sherry Turkle (2001) &#8211; Lecture"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><em>En 2018, lors de mes \u00e9tudes en Master d&rsquo;anthropologie sociale et culturelle, il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une fiche de lecture sur un ouvrage parmi une liste qui m&rsquo;\u00e9tait soumise. J&rsquo;ai choisi l&rsquo;ouvrage de la psychologue et anthropologue Sherry Turckle, intitul\u00e9 : Seuls ensemble, 528 pages d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la relation entre l&rsquo;homme et les nouvelles technologies. Il est propos\u00e9 ici un r\u00e9sum\u00e9 de cette lecture.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-650 aligncenter\" src=\"http:\/\/azqs.com\/lespetitsriens\/files\/2020\/06\/MG_1721a-219x300.jpg\" alt=\"\" width=\"219\" height=\"300\" \/><\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">Introduction<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Seuls ensemble<\/em> est un ouvrage anthropo-psychologique \u00e9crit en 2001 par Sherry Turkle, anthropologue et psychologue clinicienne d\u2019ob\u00e9dience psychanalytique, directrice du d\u00e9partement Technologie et autonomie au MIT (Massachussets Institute of Technology).<br \/>\nCet ouvrage est d\u00e9di\u00e9 aux nouvelles technologies et aux relations que l\u2019\u00eatre humain entretient avec elles. Il est divis\u00e9 en deux grandes parties qui sont \u00e9troitement li\u00e9es. La premi\u00e8re partie traite de la relation entre l\u2019homme et la machine, notamment avec les nouveaux robots sociaux. Du Tamagotchi des ann\u00e9es 1990 aux Cyborgs du nouveau mill\u00e9naire, en passant par les robots-b\u00e9b\u00e9s, les robots-animaux de compagnie ou les robots-intelligents et th\u00e9rapeutes, chaque relation avec l\u2019homme est d\u00e9cortiqu\u00e9e pour en comprendre ce qu&rsquo;il y recherche au plus fondamental : lutter contre la solitude qui semble in\u00e9vitable. La seconde partie traite d\u2019un autre type de relation : celui de l\u2019homme avec Internet et tous ces nouveaux \u00e9crans qui l&rsquo;entourent. Les jeux en lignes (comme Second life ou World of Warcraft), les r\u00e9seaux sociaux (surtout Facebook ou Myspace) sont analys\u00e9s dans ce qu\u2019ils provoquent et inspirent. Smartphones dans nos poches, tablettes dans nos sacs, tous ces \u00e9l\u00e9ments sont de nouvelles formes pour palier les angoisses d\u2019abandon, d\u2019absence et de solitude. Ironie du sort, ces \u00e9crans qui essayent de nous \u00e9viter la solitude, nous y plongent plus profond\u00e9ment.<br \/>\nTout au long de l\u2019ouvrage, Turkle nous d\u00e9montre comment la pr\u00e9gnance de l\u2019un (les \u00e9crans, r\u00e9seaux sociaux, jeux en lignes&#8230;) nous permet peu \u00e0 peu d\u2019accepter, sans rechigner, la pr\u00e9sence de l\u2019autre (les robots sociaux rempla\u00e7ant peu \u00e0 peu l\u2019humanit\u00e9 dans la relation). Les paradoxes s\u2019enchev\u00eatrent et d\u00e9notent la complexit\u00e9 de la pr\u00e9sence de ces nouvelles technologies dans notre mani\u00e8re \u00e9thique de les penser. Ils justifient pourquoi nous n\u2019aurons bient\u00f4t plus peur de laisser les robots prendre soin de nous.<br \/>\nN\u00e9anmoins, Sherry Turkle nous met en garde contre l\u2019appauvrissement de nos relations aux robots qui se banalisent peu \u00e0 peu. Les relations complexes et conflictuelles sont nos nouvelles b\u00eates noires et nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 un stade o\u00f9 confier notre amour \u00e0 un robot n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 comme lointain et chim\u00e9rique, mais bien comme un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, un \u00ab mieux que tout \u00bb dans nos relations, au lieu d\u2019\u00eatre un \u00ab mieux que rien \u00bb qui compenserait cette solitude si effrayante pour l&rsquo;\u00eatre humain.<br \/>\nCette pr\u00e9sentation du travail de l&rsquo;auteure est loin d&rsquo;\u00eatre exhaustive. Son travail est le fruit de trente ann\u00e9es de recherches. J&rsquo;encourage le lecteur \u00e0 se plonger dans ce livre qui lui, en revanche, est fort complet&#8230;<br \/>\nLe monde de la technologie nous offre une multitude de nouvelles possibilit\u00e9s. Infini domaine de cr\u00e9ativit\u00e9 et d&rsquo;exploration, les capacit\u00e9s que l&rsquo;\u00eatre humain d\u00e9veloppe au travers de celui-ci nourrit bien des fantasmes. Observons notamment les domaines de la construction identitaire du sujet, de la cr\u00e9ation du lien social et du d\u00e9veloppement de la capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre multit\u00e2ches (embl\u00e9matique du XXIe si\u00e8cle). Pr\u00e9sent\u00e9s de la sorte, tout cela nous semble bien attrayant. Mais creusons plus profond\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tude de Sherry Turkle&#8230;<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">I. Construction identitaire du sujet<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">La p\u00e9riode adolescente est un lieu de construction de son identit\u00e9, un moment phare dans l&rsquo;exploration. Internet offre aux adolescents de nouvelles possibilit\u00e9s de recherche identitaire, notamment dans la cr\u00e9ation de personnages (ou avatars) dans les jeux vid\u00e9os ou les profils qui peuvent se modifier ou se d\u00e9velopper au gr\u00e9 de l&rsquo;utilisateur dans les r\u00e9seaux sociaux. Les avatars permettent d&rsquo;incarner un personnage que nous r\u00eaverions d&rsquo;\u00eatre, une forme am\u00e9lior\u00e9e de nous-m\u00eame. Le profil simplifi\u00e9 permet \u00e0 l&rsquo;homme de montrer la meilleure image de lui-m\u00eame en choisissant ce qu&rsquo;il d\u00e9sire mettre en avant, ou non ; ses souvenirs y sont stock\u00e9s. Les personnes timides peuvent s&rsquo;exprimer plus facilement sur les <em>chats<\/em> et s\u2019entra\u00eener sur \u00e9cran \u00e0 \u00eatre davantage ouvert dans la vie r\u00e9elle. Toutefois, cette libert\u00e9 cr\u00e9atrice a ses revers dans la construction du Moi. Celui-ci finit par \u00eatre scind\u00e9 en toutes ces multitudes d&rsquo;identit\u00e9s choisies : une adolescente consid\u00e8re son profil Facebook comme sa jumelle ; certains joueurs finissent m\u00eame par pr\u00e9f\u00e9rer les personnages qu&rsquo;ils incarnent dans les jeux de r\u00f4le plut\u00f4t que la fade personne r\u00e9elle qu&rsquo;ils sont. Cela a du bon de pouvoir, derri\u00e8re son \u00e9cran, \u00eatre ce que l&rsquo;autre d\u00e9sire et imaginer l&rsquo;autre comme nous le d\u00e9sirons. Mais finalement, les rencontres sont fauss\u00e9es et cela peut amener son lot d&rsquo;angoisses. Sur Facebook par exemple, il semble tr\u00e8s important pour certains de <em>booster<\/em> sans cesse leur profil afin d&rsquo;y \u00eatre vu et surtout, bien vu. Cela demande un effort car il faut pouvoir y passer suffisamment de temps pour montrer sans cesse sur l&rsquo;\u00e9cran ce que nous voulons que les autres voient, cela sans pour autant qu&rsquo;ils le remarquent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Toutefois, que se passerait-il si tout s&rsquo;effa\u00e7ait ? L&rsquo;auteure nous dit qu&rsquo;en somme, la vie en ligne inhibe l&rsquo;authenticit\u00e9. Son effet peut \u00eatre anxiog\u00e8ne pour la construction du Moi : peur de perdre finalement un bout de sa vie si le profil n&rsquo;existait plus, peur de perdre la relation \u00e0 autrui.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">II. Cr\u00e9ation du lien social<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">La connectivit\u00e9 semble maintenir un lien. C&rsquo;est un moyen pour faire des rencontres, se d\u00e9voiler et partager avec d&rsquo;autres des passions qui nous unissent au sein de ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme une communaut\u00e9 (nous parlons, en effet, de la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 Facebook\u00a0\u00bb). Avoir son t\u00e9l\u00e9phone portable constamment sur soi permet m\u00eame \u00e0 certains de \u00ab\u00a0cimenter\u00a0\u00bb leur vie. Une adolescente explique ainsi qu&rsquo;entre tous ses allers-retours entre ses parents divorc\u00e9s, son t\u00e9l\u00e9phone fait office de \u00ab\u00a0ciment\u00a0\u00bb sur la route. Toutefois, cette m\u00eame adolescente dit aussi qu&rsquo;elle finit par \u00eatre le \u00ab\u00a0message\u00a0\u00bb envoy\u00e9 entre ses parents qui ne se parlent plus qu&rsquo;au travers d&rsquo;elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous pouvons avoir de nombreux amis et ceux-ci, toujours l\u00e0, dans notre poche. Sauf que, mis \u00e0 part le fait que nous privil\u00e9gions la quantit\u00e9 d&rsquo;amis Facebook \u00e0 la qualit\u00e9 de ces derniers, ces amis sont aussi interchangeables en fonction de leurs connexions. Nous pouvons aussi imaginer l&rsquo;autre comme nous le d\u00e9sirons sans jamais avoir envie de le rencontrer en personne, car cela pourrait \u00eatre d\u00e9cevant. Cela pousse l&rsquo;\u00eatre humain \u00e0 ne plus accepter le n\u00e9gatif d&rsquo;autrui dans sa totalit\u00e9, mais bien \u00e0 choisir ce qu&rsquo;il veut prendre de son interlocuteur derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cran.<br \/>\nDes sites de confessions anonymes ont \u00e9galement vu le jour o\u00f9 chacun peut dire ce qu&rsquo;il a sur le c\u0153ur. Divan freudien moderne, ce genre de site n&rsquo;a toutefois aucun cadre et il ne s&rsquo;agit que de l\u00e2cher un poids vers l&rsquo;ext\u00e9rieur sans se mettre face \u00e0 ce qui nous pr\u00e9occupe en profondeur.<br \/>\nLa cruaut\u00e9 peut y \u00eatre terrible. En effet, certaines personnes interrog\u00e9es (qui sont assez nombreuses) savent qu&rsquo;elles s&rsquo;autorisent \u00e0 dire des choses qu&rsquo;elles ne se permettraient jamais de dire si les personnes \u00e9taient en face d&rsquo;elles.<br \/>\nTout cela participe \u00e0 une illusion, une id\u00e9alisation de liens qui sont faux, de surface, qui ne sont pas suffisamment forts et, finalement, spongieux au point o\u00f9 les langues se d\u00e9lient au travers de l&rsquo;\u00e9crit, parfois avec violence.<br \/>\nLa communaut\u00e9 suppose le fait de \u00ab se donner les uns aux autres \u00bb (Turckle : 370) ; elle suppose l&rsquo;\u00e9change et le sacrifice. Nous ne nous sacrifions pas dans les \u00e9changes sur internet ; nous ne nous y engageons pas : \u00ab &#8230;dans le royaume de la simulation, quelles obligations avons-nous envers autrui ? \u00bb (Turckle : 371) Turkle ajoute plus loin : \u00ab Les liens que nous formons sur Internet ne sont pas, au bout du compte, des liens qui nous engagent et nous tiennent redevables. En revanche, ils sont tr\u00e8s certainement des liens qui nous pr\u00e9occupent.\u00a0\u00bb (Turckle : 431) La relation peut m\u00eame \u00eatre pervertie au point ou nous finissons par nous \u00e9pier les uns les autres, en fonction de ce que nous postons sur les r\u00e9seaux. Nous avons peur d&rsquo;appeler et de devoir parler avec autrui ; cela suppose trop d&rsquo;authenticit\u00e9, trop d&rsquo;engagement que de n&rsquo;\u00eatre tourn\u00e9 que vers une seule personne. Alors on n&rsquo;appelle plus, on textote.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En essayant de contr\u00f4ler le lien (ce qui semble \u00e0 peu pr\u00e8s r\u00e9ussit dans ces \u00e9changes) et d&rsquo;\u00e9changer superficiellement avec un grand nombre d&rsquo;\u00ab amis \u00bb, le sujet finit par avoir de moins en moins d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;autre. En effet, une perte de l&#8217;empathie a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9e significativement lors d&rsquo;une \u00e9tude de longue p\u00e9riode sur des \u00e9tudiants de diverses g\u00e9n\u00e9rations. Avec une \u00e9volution de la sorte, il ne semble pas farfelu d&rsquo;envisager que l&rsquo;\u00eatre humain ne soit plus surpris de pouvoir entretenir un lien fort avec un robot qui prendrait soin de lui.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">III. D\u00e9veloppement de la capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre multit\u00e2ches<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">Pierre angulaire du XXIe si\u00e8cle, la capacit\u00e9 \u00e0 faire plusieurs activit\u00e9s en m\u00eame temps est consid\u00e9r\u00e9e aujourd\u2019hui comme une qualit\u00e9 requise dans certains m\u00e9tiers. Les discours id\u00e9alistes sur le \u00ab\u00a0multit\u00e2che\u00a0\u00bb foisonnent et il semblerait qu&rsquo;il soit ad\u00e9quat aujourd&rsquo;hui de pouvoir travailler un projet tout ayant un \u0153il sur ses courriels, un autre sur une page internet et une oreille pour entendre le \u00ab bip \u00bb des messages&#8230; Plusieurs fen\u00eatres s&rsquo;ouvrent sur les \u00e9crans et les adolescents sont devenus ma\u00eetres dans l&rsquo;art de communiquer avec plusieurs personnes, tout en ayant leur profil Facebook ouvert ou en jouant \u00e0 des jeux en ligne. Nous passons d&rsquo;une fen\u00eatre \u00e0 l&rsquo;autre en fonction de nos lectures et notre vivacit\u00e9 semble \u00eatre toujours en d\u00e9veloppement. Nous avons donc pris l&rsquo;habitude de diviser notre attention.<br \/>\nCette capacit\u00e9 en apparence bien vue nous pousse toutefois \u00e0 nous disperser. Des \u00e9tudes ont prouv\u00e9 que faire plusieurs choses en m\u00eame temps nous am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9duire la qualit\u00e9 de nos productions. Au lieu d&rsquo;avoir une seule chose bien faite, tout est fait, mais moins bien. Sherry Turkle l&rsquo;a elle m\u00eame observ\u00e9 avec ses \u00e9tudiants : les \u00e9tudiants ayant un ordinateur devant eux lors de ses cours ont de moins bons r\u00e9sultats que ceux prenant des notes \u00e0 la main. L&rsquo;explication viendrait du fait qu&rsquo;en m\u00eame temps qu&rsquo;ils prennent des notes, ils sont facilement dispers\u00e9s sur internet \u00e0 regarder leur page Facebook ou \u00e0 faire des achats en ligne. Ils sont ainsi passifs dans leur apprentissage et, bien s\u00fbr, moins attentifs : \u00ab\u00a0L&rsquo;habitude de disperser son attention est bien tenace.\u00a0\u00bb nous dit-elle (Turckle : 413). Nous ne savons plus ce que c&rsquo;est que de faire une seule activit\u00e9 correctement. Au point o\u00f9 nous ne pouvons plus nous emp\u00eacher d&rsquo;avoir notre bo\u00eete mail ouverte lorsque nous sommes en train d&rsquo;effectuer une autre t\u00e2che. Et si nous tentons de fermer la bo\u00eete pour ne plus aller voir nos courriels, en y mettant \u00e0 la place un signal sonore nous indiquant que nous avons eu un message, notre comportement finit par devenir pavlovien : le signal sonore induit imm\u00e9diatement le comportement compulsif d&rsquo;aller voir ses courriels.<br \/>\nLe multit\u00e2che, malgr\u00e9 ses apparentes vertus, a donc un revers, celui de l&rsquo;appauvrissement de la qualit\u00e9 du travail. Aussi, il nous emp\u00eache d&rsquo;\u00eatre dans une certaine immobilit\u00e9 bienfaitrice. Selon le psychologue Erik Erikson, qui a travaill\u00e9 sur l&rsquo;identit\u00e9, l\u2019immobilit\u00e9 est une chose importante lorsque l&rsquo;individu se construit. Elle permet de construire son identit\u00e9 et de d\u00e9velopper sa cr\u00e9ativit\u00e9. Il faut pouvoir \u00eatre au calme, pour prendre du recul et int\u00e9rioriser, pour enfin nous constituer plus librement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais alors pouvons-nous d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent consid\u00e9rer la notion d&rsquo;une nouvelle libert\u00e9 dans la relation aux technologies ou bien cela ne masquerait-il pas plut\u00f4t une nouvelle forme d&rsquo;asservissement de l&rsquo;\u00eatre humain ? Ou encore, notre sentiment de s\u00e9curit\u00e9, tant choy\u00e9 dans nos relations, ne serait-il pas la surface d&rsquo;une nouvelle forme de surveillance d\u00e9sormais banalis\u00e9e ?<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">IV. Libert\u00e9 ou nouvelle forme d&rsquo;asservissement ?<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est vrai, nous sommes d\u00e9sormais libres de discuter partout o\u00f9 nous allons par le biais des<br \/>\nt\u00e9l\u00e9phones, toujours dans nos poches. Internet est une \u00ab zone de libert\u00e9 \u00bb d&rsquo;expression qui laisse un espace infini pour l&rsquo;exploration. Nous pouvons nous lib\u00e9rer de nos sentiments d\u00e9sagr\u00e9ables en nous confessant sur des sites qui nous y invitent et ainsi nous sentir plus l\u00e9ger.<br \/>\nMais ne pas avoir de t\u00e9l\u00e9phone sur soi devient une source d&rsquo;angoisses. Certains ne peuvent plus partir en vacances sans \u00eatre joignables sur leur t\u00e9l\u00e9phone. Des applications de <em>chat<\/em> apparaissent pour que nous puissions continuer \u00e0 travailler, o\u00f9 que nous soyons.<br \/>\nDe plus, nous ne nous sentons pas vraiment libres de poster telle ou telle chose sur notre profil Facebook car nous sommes observ\u00e9s. Finalement, un adolescent dit qu&rsquo;il se sent plus libre depuis qu&rsquo;il utilise moins la connectivit\u00e9 et qu&rsquo;il privil\u00e9gie les relations en face \u00e0 face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette libert\u00e9 infinie d&rsquo;expression et d&rsquo;exploration n&rsquo;aurait-elle pas un prix ? Nous devenons finalement d\u00e9pendants de ce qui, au d\u00e9part, semblait \u00eatre une forme de libert\u00e9.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">V. S\u00e9curit\u00e9 ou nouvelle forme de surveillance\u00a0?<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est vrai, avoir des amis sur internet semble facile. Nous pouvons nous sentir plus en s\u00e9curit\u00e9 derri\u00e8re un \u00e9cran lorsque nous discutons avec une personne. Nous pouvons prendre le temps d&rsquo;\u00e9crire, de relire, puis de r\u00e9\u00e9crire ce qui nous traverse. Nous pouvons avoir l&rsquo;impression d&rsquo;avoir une vie riche avec un bel avatar et un beau profil. Il est vrai aussi, sur le plan anthropologique, le 11 septembre 2001 a eu des effets sur les habitants des \u00c9tats-Unis. La peur a d\u00e9velopp\u00e9 et amplifi\u00e9 le besoin de se sentir en s\u00e9curit\u00e9 et de savoir nos enfants en s\u00e9curit\u00e9 : s&rsquo;il a un t\u00e9l\u00e9phone, il reste toujours joignable ; c&rsquo;est une chose plut\u00f4t confortable pour des parents. Ainsi, depuis le 11 septembre, les am\u00e9ricains acceptent davantage d&rsquo;\u00eatre surveill\u00e9s et le t\u00e9l\u00e9phone est presque per\u00e7u comme une amulette de protection qui symbolise cette s\u00e9curit\u00e9 : \u00ab Apr\u00e8s l&rsquo;attentat, les parents qui, jusqu&rsquo;alors, n&rsquo;avaient vu aucune bonne raison pour que leurs enfants aient un t\u00e9l\u00e9phone, en d\u00e9couvrirent une : rester en contact. \u00bb (Turckle : 383)<br \/>\nLes robots ne demandent rien ; il n&rsquo;y a pas de risque \u00e0 avoir une relation avec un robot. L&rsquo;anonymat nous prot\u00e8ge sur internet ; nous ne prenons pas le risque qu&rsquo;un ami d\u00e9sapprouve ce que nous sommes en train de dire. Nous ne sommes jamais isol\u00e9 ; c&rsquo;est aussi une forme de s\u00e9curit\u00e9 affective. Le sentiment d&rsquo;appartenir \u00e0 une communaut\u00e9 est tr\u00e8s confortable. Tout est archiv\u00e9, l&rsquo;histoire de notre vie est stock\u00e9e et nous permet de nous d\u00e9charger de tous ces souvenirs, tout en les partageant.<br \/>\nPourtant, il se d\u00e9veloppe un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9trange sur les r\u00e9seaux sociaux et les jeux de simulation en ligne, celui de la peur du mensonge et de l&rsquo;inauthenticit\u00e9 des personnes avec qui nous communiquons. En effet, cette angoisse se d\u00e9veloppe car la surface ne permet pas toujours de montrer la profondeur de la personne avec qui nous communiquons de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cran. Elle pourrait bien dire qu&rsquo;elle est une femme brune de vingt ans alors m\u00eame qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab elle \u00bb est un homme blond d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es. Qui le saurait ? L&rsquo;anonymat de la rencontre a aussi son lot d&rsquo;effets ; si nous commen\u00e7ons \u00e0 mettre de l&rsquo;affect malgr\u00e9 cet anonymat, nous avons peur de trop nous y impliquer. L&rsquo;exemple de ce jeune homme discutant avec une femme dans<em> Second Life<\/em> nous permet de mieux comprendre les enjeux : la jeune femme d\u00e9pressive et suicidaire lui prend beaucoup de temps. Elle a d\u00e9voil\u00e9 un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me pr\u00e9sent dans la vie r\u00e9elle et le jeune homme souhaite l&rsquo;aider. Mais il se pose la question de la sinc\u00e9rit\u00e9 de cette femme. Elle pourrait bien ne pas \u00eatre d\u00e9pressive du tout sans que jamais il ne s&rsquo;en rende compte. Cette id\u00e9e le met tr\u00e8s mal \u00e0 l&rsquo;aise. Le sentiment d&rsquo;\u00eatre manipul\u00e9 est donc pr\u00e9sent. Internet comme forme de th\u00e9rapie, tout comme les robots de type ELIZA, ont leurs limites dans le bien-\u00eatre qu&rsquo;ils pourraient fournir.<br \/>\nFinalement, \u00e0 pouvoir tout dire sur internet, cela en minimise l&rsquo;impact des mots et des situations. Nous nous demandons si c&rsquo;est vrai ou non. Les sites qui archivent nos donn\u00e9es s&rsquo;en servent \u00e0 des fins commerciales et revendent nos go\u00fbts \u00e0 ceux qui veulent nous vendre leurs produits. Comme je l&rsquo;ai dit auparavant, nous nous \u00e9pions aussi sur Facebook ou les autres r\u00e9seaux sociaux. Nous nous surveillons les uns les autres et surtout nous finissons par nous surveiller nous-m\u00eames. Nous pr\u00e9f\u00e9rons surveiller ce que l&rsquo;on fait plut\u00f4t que de chercher \u00e0 savoir qui nous surveille en arri\u00e8re fond. Car il faudrait trouver une excuse suppl\u00e9mentaire pour rester connect\u00e9 sur ces r\u00e9seaux, en d\u00e9pit de ce que nous apprenons de n\u00e9gatif sur eux, nous explique Sherry Turkle. Il devient donc plus simple de bien se comporter. Mais bien se comporter, tout le temps, demande des efforts consid\u00e9rables et engendre des pr\u00e9occupations, voire des angoisses. O\u00f9 y a-t-il encore de la place pour la subversion et la remise en question ? Sherry Turkle met le doigt sur un point tr\u00e8s important dans toute soci\u00e9t\u00e9 : \u00ab Mais parfois, les citoyens ne peuvent pas simplement \u00ab bien se comporter \u00bb. Une soci\u00e9t\u00e9 doit laisser une porte ouverte \u00e0 la contestation, la vraie contestation. \u00bb (Turckle : 407) Je rajouterai : pour que cette soci\u00e9t\u00e9 ne devienne pas une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab Internet n&rsquo;oublie jamais rien. \u00bb (Turckle : 401) Cela en est aussi s\u00e9curisant qu&rsquo;effrayant ! Le sujet humain a, de tous temps, eu \u00e0 faire \u00e0 ses propres besoins et ses propres angoisses. Ceux-ci ont \u00e9volu\u00e9 au cour du temps, en fonction des nouvelles probl\u00e9matiques sociales et contextuelles. Aujourd&rsquo;hui, avec les nouvelles technologies, nous observons se d\u00e9velopper de nouveaux besoins.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">VI. Besoins et nouveaux besoins<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab Si nous \u00e9coutons ces jeunes gens nous dire ce qui leur manque, nous saurons peut-\u00eatre ce<br \/>\ndont ils ont besoin, \u00e0 savoir de l\u2019attention. \u00bb (Turckle : 110)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Notre besoin d&rsquo;attention est pr\u00e9gnant et c&rsquo;est pour cela que nous aimons les machines qui s&rsquo;int\u00e9ressent \u00e0 nous. Les robots viennent r\u00e9pondre \u00e0 une attente de l&rsquo;\u00eatre humain. L&rsquo;amour en fait partie. Ainsi, cette peur du manque d&rsquo;authenticit\u00e9 nous pousse \u00e0 tester nos amis car nous ne sommes plus certains de leur amiti\u00e9 et nous nous retrouvons \u00e0 penser que la vie avec un robot serait plus simple car c&rsquo;est une compagnie qui ne demande rien et qui ne peut pas nous d\u00e9cevoir. Nous essayons de lutter contre l&rsquo;imperfection de l&rsquo;\u00eatre humain. Mais c&rsquo;est cette imperfection qui nous permet aussi de tisser des liens. Attention et amour sous-entendent le besoin d&rsquo;attachement qu&rsquo;a l&rsquo;\u00eatre humain. C&rsquo;est pourquoi un robot nous s\u00e9duit car il demande \u00e0 ce que nous l&rsquo;aimions ou bien \u00e0 ce que nous prenions soin de lui. De plus, nous pouvons l&rsquo;\u00e9teindre quand nous voulons et laisser libre court \u00e0 l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;une relation.<br \/>\nAvec la technologie, nous avons l&rsquo;impression de mieux contr\u00f4ler et ma\u00eetriser nos relations, que cela soit un robot ou nos relations sur internet, dans les jeux en ligne. Le paradoxe est important car, ici, nous ne nous attachons pas, nous ne nous engageons pas. Pourtant, nous attendons des machines qu&rsquo;elles le fassent. Comme pr\u00e9cis\u00e9 auparavant, nous avons besoin de s\u00e9curit\u00e9 et de contact avec les autres. C&rsquo;est pourquoi internet nous s\u00e9duit dans tout ce que cette interface nous offre pour r\u00e9pondre \u00e0 nos besoins. Le net et les robots viennent nous offrir ce qui fait d\u00e9faut dans nos relations humaines. Alors, nous nous laissons s\u00e9duire.<br \/>\nAinsi, de nouveaux besoins surviennent, notamment celui d&rsquo;authenticit\u00e9. Un robot est authentique ; il ne peut pas mentir. Sur les r\u00e9seaux sociaux ou dans les jeux en ligne, en nous cr\u00e9ant de nouvelles identit\u00e9s, en <em>boostant<\/em> nos profils et en ne montrant que le meilleur de nous-m\u00eames (ce que nous voulons bien montrer), nous nous retrouvons face \u00e0 des personnes qui en font de m\u00eame et dans la superficialit\u00e9 de nos relations internet, nous nous questionnons sur l&rsquo;authenticit\u00e9 de la personne avec qui nous communiquons ou dont nous regardons le profil.<br \/>\nConna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 est devenu primordial car tout individu peut se retrouver \u00e0 faire semblant ou \u00e0 cacher des \u00e9l\u00e9ments sur sa vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le robot peut prendre soin de nous l\u00e0 o\u00f9 certains sont n\u00e9gligents. Des parents sans cesse sur leur t\u00e9l\u00e9phone portable ne sont pas totalement pr\u00e9sents pour leurs enfants qui pourraient trouver alors bon de se r\u00e9fugier dans la technologie. Nous ne prenons pas soin, ou ne prenons pas le temps de prendre soin de nos vieux ; alors nous imaginons que des robots le feront \u00e0 notre place et cela, sans n\u00e9gligence. Cependant, l&rsquo;un des interview\u00e9s de Turckle lui dit qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e8re encore la n\u00e9gligence de l&rsquo;humain \u00e0 la perfection froide du robot.<br \/>\nAinsi, la technologie semble g\u00e9rer les stress de nos vies mais elle cr\u00e9e, elle aussi, certaines angoisses.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">VII. Angoisses et nouvelles angoisses<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u00e0 o\u00f9 la technologie peut \u00eatre s\u00e9duisante, c&rsquo;est justement dans sa capacit\u00e9 \u00e0 nous s\u00e9curiser par rapport \u00e0 des angoisses tr\u00e8s pr\u00e9sentes et dont chacun d&rsquo;entre nous a pu faire les frais \u00e0 plus ou moins forte dose : l&rsquo;angoisse de s\u00e9paration, l&rsquo;angoisse d&rsquo;absence ou d&rsquo;abandon et la peur de la solitude sont autant d&rsquo;angoisses qui nous habitent et auxquels la technologie vient r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00catre toujours connect\u00e9 nous permet d&rsquo;avoir l&rsquo;impression de ne jamais \u00eatre seul. Un robot peut en faire de m\u00eame. Un robot ne peut pas nous abandonner ; un robot ne peut pas mourir. Pourtant, la conscience de notre mortalit\u00e9 fait de nous des \u00eatres humains. Cette conscience est bien lourde \u00e0 porter et la technologie vient palier ces angoisses fondamentales.<br \/>\nToutefois, Tout cela n&rsquo;est malheureusement qu&rsquo;un leurre puisque nous nous situons au c\u0153ur du paradoxe de la technologie : \u00ab surtout ne pas \u00eatre seul ! \u00bb nous pousse peu \u00e0 peu \u00e0 nous isoler. Nous cherchons l&rsquo;authenticit\u00e9 et nous nous retrouvons dans des relations superficielles o\u00f9 l&rsquo;image compte plus que la force du lien. Un robot est \u00e9ternel et pourtant certains enfants ont d\u00fb vivre le deuil du robot. C&rsquo;est une nouvelle anxi\u00e9t\u00e9 qui \u00e9merge autour de la vie, de la mort et de ce que nous nous imaginons de l&rsquo;\u00e9ternel. Si le robot a un soucis, pour baisser l&rsquo;angoisse les enfants lui inventent une maladie pour ne pas \u00eatre trop anxieux. Les plus fragiles sont tr\u00e8s perturb\u00e9s.<br \/>\nInternet aussi apporte son lot d&rsquo;angoisses et d&rsquo;incertitudes. Les SMS sont \u00e0 la fois tr\u00e8s rassurants et r\u00e9confortants, mais ils ne peuvent r\u00e9soudre des situations complexes. Nous nous retrouvons dans une attente constante de notifications et les textos sans r\u00e9ponses provoquent des angoisses qui nous renvoient de nouveau \u00e0 ce \u00e0 quoi ils venaient au d\u00e9part nous soulager. Le multit\u00e2che et toutes ces identit\u00e9s fabriqu\u00e9es dans nos diff\u00e9rents profils et avatars entra\u00eenent une dissociation du Moi, nouvelle fragilit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par la technologie.<br \/>\nNous pouvons finir par confondre notre Moi en ligne et notre Moi r\u00e9el. Nous pouvons finir par \u00eatre angoiss\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9connect\u00e9 et de louper quelque chose sur internet. Ne pas avoir de t\u00e9l\u00e9phone sur soi entra\u00eene la sensation d\u2019avoir un \u00ab Moi nu \u00bb et ce Moi se sent alors en p\u00e9ril. L\u2019archivage peut amener \u00e0 avoir peur de se tromper et de ne plus avoir droit \u00e0 l\u2019erreur, d&rsquo;autant plus que nous ne pouvons pas voir la r\u00e9action des gens derri\u00e8re leur \u00e9cran. Finalement, nous ne voyons pas vraiment si nous sommes aim\u00e9s et cela peut \u00eatre source de nouvelles angoisses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il y a donc de quoi s&rsquo;inqui\u00e9ter \u00e0 la lecture de cet ouvrage ; surtout lorsque Turckle ajoute, au travers de moult paradoxes relev\u00e9s (et ce, d\u00e8s la lecture du titre Seuls ensemble) que par la technologie, nos limites sont boulevers\u00e9es au profit d&rsquo;une porosit\u00e9 observable \u00e0 bien des niveaux : porosit\u00e9 des limites spatio-temporelles ; porosit\u00e9 du lien entre l&rsquo;homme et la machine : porosit\u00e9 au sein m\u00eame de la dislocation du Moi, devenu \u00e0 la fois r\u00e9el et virtuel ; pour finalement observer la porosit\u00e9 entre vie priv\u00e9e et domaine public. Tout cela se d\u00e9veloppe au bon vouloir des individus acceptant ce bulldozer technologique.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">VIII. Porosit\u00e9 spatio-temporelle<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">La fi\u00e8vre smartphones, tablettes et internet nous a permis d\u2019envisager le fait d\u2019\u00eatre avec les autres, partout o\u00f9 nous allons. Quelle agr\u00e9able pens\u00e9e que celle de nos amis nous suivant quoi que nous fassions, o\u00f9 que nous soyons ! Nous d\u00e9passons les fronti\u00e8res ; nous voyageons dans le monde et pourtant nous sommes toujours connect\u00e9s ; la maison est emmen\u00e9e avec nous, o\u00f9 que nous allions.<br \/>\nNous pouvons consulter nos courriels, recevoir des appels ou encore partager nos photographies instantan\u00e9ment lorsque nous visitons un pays. C\u2019est tr\u00e8s attrayant !<br \/>\nCette technologie nous permet d\u2019\u00eatre toujours ailleurs, mais cette technologie nous pousse aussi \u00e0 ne jamais vraiment \u00eatre l\u00e0 o\u00f9 nous sommes. Nous pouvons \u00eatre dans un endroit sans faire attention aux gens autour de nous. Nous l&rsquo;observons aujourd\u2019hui dans les lieux publics. Il suffit de regarder autour de nous dans les halls de gares, les parcs, les caf\u00e9s&#8230; Les personnes ne se rencontrent plus ; elles sont ailleurs avec leur t\u00e9l\u00e9phone. Les familles ne discutent plus : \u00ab Ils ont des parents physiquement proches d\u2019eux, d\u2019une fa\u00e7on terriblement plaisante \u2013 mais qui sont mentalement ailleurs. \u00bb (Turckle : 412)<br \/>\nTout va donc de plus en plus vite. Nos vies r\u00e9elles se passent simultan\u00e9ment \u00e0 nos vie virtuelles. Nous sommes sans cesse en recherche d\u2019efficacit\u00e9, pris dans le flux. Le temps r\u00e9el finit par prendre trop de temps : il n\u2019y a plus de recul ; il n&rsquo;y a plus de temps libre. La vie sur \u00e9cran va plus vite que la vie r\u00e9elle et cela devient une obligation de rester joignable hors de notre lieu de travail. Il n\u2019y a plus de coupure avec le travail. Les mails peuvent \u00eatre lus \u00e0 n\u2019importe quel moment, dans n\u2019importe quel endroit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En bref, les moments plats, les moments pour soi ne sont quasiment plus existants si nous nous laissons prendre dans le flux de la connectivit\u00e9. Il faut toujours \u00eatre pr\u00eat \u00e0 communiquer.<br \/>\n\u00ab Nous sommes d\u00e9pass\u00e9s par le rythme qu\u2019a cr\u00e9\u00e9 la technologie et cherchons \u00e0 inventer de<br \/>\nnouvelles technologies plus efficaces, qui pourraient nous tirer d\u2019affaire. \u00bb (Turckle : 430). Et voil\u00e0 que le serpent se mord la queue.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">IX. Porosit\u00e9 homme-machine<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">En parall\u00e8le, le d\u00e9veloppement du rapport avec les robots \u00e9volue. \u00ab &#8230; comme le faisait remarquer un de mes amis : \u00ab Nous ne pouvons plus reconna\u00eetre les r\u00e9pliquants, parce que les gens, sans qu&rsquo;on comprenne pourquoi, se sont mis \u00e0 parler comme eux. \u00bb \u00bb (Turckle : 350) Le fait de nous habituer \u00e0 communiquer de mani\u00e8re efficace (\u00ab nous sommes devenus des machines \u00e0 communiquer \u00bb dit une des participantes \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Turkle (Turckle : 262-263)) et en surface nous am\u00e8ne \u00e0 objectaliser l\u2019\u00eatre humain. Inversement, attribuer des \u00e9motions \u00e0 des robots dit \u00ab sociaux \u00bb nous am\u00e8ne \u00e0 les accepter parmi nous et \u00e0 imaginer pouvoir les aimer. L\u2019empathie semble diminuer au sein de la population humaine alors que nous l&rsquo;attribuons de plus en plus aux robots. La fronti\u00e8re est de plus en plus mince et cette singularit\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 l\u2019homme finit par \u00eatre attribu\u00e9e au robot que nous c\u00f4toyons. L\u2019\u00eatre humain ressent mais que se passe-t-il dans la conception qu\u2019a l\u2019homme du robot quand un robot peut lui dire qu\u2019il a mal ? De nouveaux questionnements \u00e9thiques se pr\u00e9sentent donc \u00e0 nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;auteure compare le syst\u00e8me opaque du robot au comportement parfois opaque de l\u2019homme. Elle m\u00eame finit par utiliser des termes anthropomorphiques vis-\u00e0-vis de la technologie, en disant que la technologie pourrait nous dominer : \u00ab Nous sommes entour\u00e9s de tentations, les robots et les intelligences artificielles nous appellent, les objets s&rsquo;adressent \u00e0 nous comme s&rsquo;ils \u00e9taient vivants. Et, de m\u00eame que nous personnalisons les objets, nous inventons des fa\u00e7ons d&rsquo;\u00eatre avec les gens qui les r\u00e9ifient peu \u00e0 peu. \u00bb (Turckle : 348). Aujourd\u2019hui, nous nous retrouvons \u00e0 penser l\u2019homme en tant que cyborg, version augment\u00e9e de lui-m\u00eame, sans que cela ne soit de la science fiction. L&rsquo;homme s&rsquo;objectalise.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">X. Porosit\u00e9 r\u00e9el-virtuel<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">De plus en plus (notamment au travers des jeux en ligne), l\u2019homme se scinde entre l\u2019\u00e9cran et le r\u00e9el tout en s&rsquo;y confondant. <em>Second Life<\/em> est un moyen de vivre une vie qui nous permet d\u2019aimer la n\u00f4tre, exprime un joueur (mari\u00e9 dans la vie r\u00e9elle et dans la vie virtuelle). Cela permet donc \u00e0 certains de tenir un mariage dans la vraie vie. Mais cela en coupe d\u2019autres aussi de la vie r\u00e9elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est devenu banal de couper court \u00e0 une conversation en face \u00e0 face afin de r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone ; banal aussi d\u2019\u00eatre nous-m\u00eames mis en pause parce que le t\u00e9l\u00e9phone de notre interlocuteur physique sonne. Nous pouvons vivre nos vies et en parler en m\u00eame temps sur internet. Nous nous connectons et nous nous d\u00e9connectons comme nous le d\u00e9sirons. Turckle observe ces parents qui vont pousser la balan\u00e7oire d\u2019une main et tenir leur t\u00e9l\u00e9phone de l\u2019autre. R\u00e9el et virtuel se confondent effectivement et marquent de leurs effets ce que nous observons dans nos relations.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">XI. Porosit\u00e9 vie priv\u00e9e-vie publique<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">Un dernier type de porosit\u00e9 est relev\u00e9 : la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare la vie priv\u00e9e, l&rsquo;intimit\u00e9 et la vie publique. Il y a un brouillage entre l\u2019intimit\u00e9 et la solitude, nous dit Sherry Turkle. Ne plus vouloir \u00eatre seul entra\u00eene le fait que nous amenons l&rsquo;espace public au sein m\u00eame de notre intimit\u00e9. Nous l\u2019avons dit plus haut, les lieux de rassemblement ne servent plus \u00e0 nous rencontrer, chacun \u00e9tant isol\u00e9 sur son t\u00e9l\u00e9phone. Derri\u00e8re notre \u00e9cran, nous pouvons tout dire tout en restant cach\u00e9s. Il n\u2019y a plus de limite entre ce que nous pouvons dire ou non. Nous entrons aussi dans l\u2019intimit\u00e9 des personnes que nous nous retrouvons \u00e0 \u00e9pier. M\u00eame lorsque nous pensons \u00eatre dans un domaine de partage priv\u00e9 avec nos amis, tout est en fait archiv\u00e9 et peut \u00eatre utilis\u00e9 \u00e0 des fins commerciales : \u00ab Nous aimons penser qu\u2019Internet nous \u00ab conna\u00eet \u00bb, mais nous payons ceci de notre vie priv\u00e9e et nous laissons derri\u00e8re nous des miettes num\u00e9riques qui peuvent facilement \u00eatre exploit\u00e9es, politiquement et commercialement. \u00bb (Turckle : 430) Le fait que l&rsquo;on envahisse notre vie priv\u00e9e devient finalement acceptable. Paradoxe, nous avons peur d\u2019appeler les personnes que nous connaissons car nous avons peur d&rsquo;\u00eatre trop intrusifs. Mais nous pouvons \u00e9pier leur vie sur Facebook sans avoir l&rsquo;impression de l&rsquo;\u00eatre. M\u00eame le discours change et il est r\u00e9v\u00e9lateur de cette porosit\u00e9 : il s\u2019agit de \u00ab g\u00e9rer \u00bb ses amis par courriel, plus simple, plus efficace. Les nouvelles r\u00e8gles sur Internet sont m\u00e9connues ou il n\u2019y en a pas&#8230; donc il n\u2019y a pas de limite \u00e0 l\u2019intrusion. Nous t\u00e2tonnons dans notre recherche. Scott Marilyne, co-fondateur de Sun Microsystems ne se g\u00e8ne d&rsquo;ailleurs pas de dire librement : \u00ab De toute fa\u00e7on vous n\u2019avez aucune vie priv\u00e9e, acceptez-le une fois pour toutes. \u00bb (Turckle : 395-396)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous pouvons donc nous questionner : la technologie ne serait-elle pas elle-m\u00eame devenue un sympt\u00f4me des travers du sujet humain ? Pouvons-nous alors consid\u00e9rer ce sympt\u00f4me comme une forme d&rsquo;addiction ?<br \/>\nNous sommes charm\u00e9s par la technologie car celle-ci parle \u00e0 notre fragilit\u00e9 humaine. Elle semble r\u00e9pondre \u00e0 certains de nos besoins et palier certaines de nos angoisses. Elle semble \u00eatre un pansement \u00e0 notre solitude et nos peurs d&rsquo;abandon et de s\u00e9paration. Quand nous jouons, la dopamine envoy\u00e9e \u00e0 notre cerveau nous stimule. Les sites de confidences en ligne nous donne \u00ab des doses de bien-\u00eatre, qui peuvent d\u00e9tourner l&rsquo;attention de ce dont [nous avons] vraiment besoin \u00bb (Turckle : 368). Nous comparons ces sites \u00e0 une forme de th\u00e9rapie, ce qui n&rsquo;est pas le cas. Le stress causant des sympt\u00f4mes dermatologiques semble plus facilement traitable que le fait de se d\u00e9connecter pour que ce stress se r\u00e9duise. Nous faisons au plus simple, au plus efficace. Mais cela d\u00e9veloppe des comportements d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, des comportements de conditionnement pavlovien lorsque nous entendons la cloche indiquant que nous avons un courriel ou un SMS.<br \/>\nLa technologie \u00e0 outrance est consid\u00e9r\u00e9e comme un sympt\u00f4me de notre temps dont nous devenons peu \u00e0 peu d\u00e9pendants. Et m\u00eame si nous connaissons les d\u00e9sagr\u00e9ments de cette technologie, il semble pr\u00e9f\u00e9rable de ne pas les consid\u00e9rer afin de pouvoir rester connect\u00e9s co\u00fbte que co\u00fbte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sherry Turkle pr\u00e9cise toutefois qu&rsquo;il est dangereux de r\u00e9duire ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 une simple addiction car, selon elle, nous ne pouvons la traiter comme une addiction juste en l&rsquo;enlevant. M\u00eame dans l&rsquo;addiction, traiter le sympt\u00f4me n&rsquo;est pas suffisant, il faut pouvoir aller au plus profond de la pens\u00e9e du sujet afin de comprendre ce qui le pousse \u00e0 agir ainsi.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify\">Conclusion<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces nouvelles technologies ont peu \u00e0 peu habitu\u00e9 l&rsquo;homme \u00e0 remplacer l&rsquo;\u00eatre humain. Nous sommes pr\u00eat \u00e9motionnellement \u00e0 les accueillir car nous les c\u00f4toyons autant par le biais du r\u00e9seau (Facebook, Myspace, Second Life, World of Warcraft et tous les jeux en ligne&#8230;) que par notre relation avec les robots sociaux (Tamagotchi, Furby, A\u00efbo le robot chien&#8230;). L&rsquo;homme s&rsquo;est peu \u00e0 peu robotis\u00e9 et le robot s&rsquo;est peu \u00e0 peu humanis\u00e9. En <em>chattant<\/em>, nous nous sommes habitu\u00e9s aux intelligences artificielles et les intelligences artificielles ont rendu l&rsquo;anonymat d\u00e9sirable. Nous pratiquons l&rsquo;anthropomorphisme avec ces nouvelles technologies que nous humanisons. M\u00eame l&rsquo;auteure s&rsquo;y pr\u00eate. La technologie risque ainsi de prendre le dessus sur l&rsquo;\u00eatre humain qui l&rsquo;a cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout au long de son ouvrage, Sherry Turkle emploie la premi\u00e8re personne du sujet au travers d&rsquo;un \u00ab nous \u00bb qui nous englobe tous face aux nouvelles technologies. Elle se consid\u00e8re tout autant impliqu\u00e9e dans ces relations nouvelles qui se cr\u00e9ent. Cette humilit\u00e9 dans l&rsquo;approche, ponctu\u00e9e par sa propre r\u00e9flexivit\u00e9, nous am\u00e8ne \u00e0 consid\u00e9rer ce fait comme global dans notre soci\u00e9t\u00e9.<br \/>\nDe plus, \u00e0 force de simplification nous nous habituons peu \u00e0 peu \u00e0 un monde appauvri et r\u00e9ductionniste. Notre attention s&rsquo;est abaiss\u00e9e au profit du multit\u00e2che, tout comme nos attentes dans les relations que nous entretenons. Aujourd&rsquo;hui il est normal de mettre \u00ab sur pause \u00bb quelqu&rsquo;un lorsque nous recevons un appel ; normal aussi d&rsquo;envoyer des messages en m\u00eame temps que nous discutons en r\u00e9el avec quelqu&rsquo;un. Ce qui \u00e9tait incompr\u00e9hensible jadis est aujourd&rsquo;hui la norme et certains jeunes gens d\u00e9veloppent une nostalgie de ce temps pass\u00e9 qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas connu : le temps des lettres, des appels avec une attention qui n&rsquo;est port\u00e9e que sur une personne \u00e0 la fois. Une nouvelle norme s&rsquo;installe, ainsi qu&rsquo;une nouvelle \u00e9thique qui apporte de nombreux dilemmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Finalement, la norme est de vouloir tout, partout, tout de suite et pour toujours. Nous observons aujourd&rsquo;hui un passage de la r\u00e9action romantique qui privil\u00e9gie la relation, au moment robotique o\u00f9 le comportement prime, restant en surface, simpliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Toutefois, Sherry Turkle conclut par une touche d&rsquo;espoir en nous rappelant que nous sommes les cr\u00e9ateurs de la technologie et qu&rsquo;il nous est encore possible de l&rsquo;amener l\u00e0 o\u00f9 nous le d\u00e9sirons : nous d\u00e9cidons et non la technologie ; elle doit \u00eatre un outil et non une fin en soi. Nous devons arr\u00eater de simplifier et accepter la complexit\u00e9 de la relation humaine. \u00ab Nous devons appr\u00e9cier \u00e0 sa juste valeur la technologie pour la d\u00e9crire avec justesse. Et nous devons porter un regard juste sur nous-m\u00eames pour \u00e9valuer avec lucidit\u00e9 l&rsquo;effet qu&rsquo;elle a vraiment sur nous. \u00bb (Turckle : 376)<br \/>\nC&rsquo;est ce qu&rsquo;elle appelle la \u00ab realtechnik \u00bb. Il s&rsquo;agit autant de voir les potentiels et les r\u00e9ussites de la technologie que les probl\u00e8mes et les fractures que cela am\u00e8ne sur le Moi sans cesse connect\u00e9. \u00c0 nous de prendre du recul en sortant de cette zone de confort pour que disparaisse ce sympt\u00f4me pourtant si attrayant : la technologie ne donne pas ce que nous voulons mais bien ce que nous croyons vouloir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 2018, lors de mes \u00e9tudes en Master d&rsquo;anthropologie sociale et culturelle, il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une fiche de lecture sur un ouvrage parmi une liste qui m&rsquo;\u00e9tait soumise. 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